Culture - Editoriaux - Justice - Presse - Table - 15 février 2018

Un chasseur tué par des lions en Afrique du Sud : les zoolâtres exultent

La chasse est une activité périlleuse. Peu s’en faut que le prédateur ne devienne proie. C’est ce qui est arrivé, samedi 10 février, dans le parc national Kruger, en Afrique du Sud, où les policiers ont retrouvé les restes d’un chasseur visiblement tué par une bande de lions. “Ce gars a été attaqué et tué par un groupe de lions. Ils l’ont dévoré presque entièrement, ils n’ont laissé que sa tête et quelques morceaux de chair”, a indiqué Moatshe Ngoepe, le porte-parole local de la police sud-africaine.

Aucun détail n’a encore été livré sur l’identité du malheureux. La piste du braconnier est accréditée par un faisceau d’indices concordants, notamment l’arme retrouvée près du corps : un fusil fréquemment utilisé par les braconniers pour chasser lions, éléphants et rhinocéros. L’Afrique du Sud doit, en effet, faire face à un nombre croissant d’actes de braconnage, ce, malgré les efforts des pouvoirs publics et le durcissement de la justice : ces derniers mois, plusieurs lions ont ainsi été tués par empoisonnement et décapités dans la région.

Après la lecture d’un article de presse, il est toujours intéressant de regarder les commentaires des lecteurs. Dans ce genre d’affaires, c’est sans grande surprise, mais toujours avec dégoût, que l’on parcourt les centaines de commentaires injurieux, moqueurs, orduriers que déverse la twittosphère désœuvrée et avide de cette “justice populaire” qui est à la justice judiciaire ce que le culturisme est à la culture.

Par respect pour le défunt et pour ce média, nous vous épargnerons les commentaires hautement philosophiques que l’on a pu lire sur les sites ayant fait mention de cette tragique mort. Comme dit ci-dessus, ce n’est pas une surprise. On est habitué à leurs bruyants et morbides croassements de joie. On avait pu lire les mêmes saillies après la mort de Victor Barrio, ce torero tué dans l’exercice de son noble art, et après la mort de Melania, jeune chasseresse de 27 ans harcelée et poussée au suicide par ces amis de la faune dont la compassion ne s’étend visiblement pas à leurs semblables bipèdes.

Un palier vient, cependant, d’être franchi dans le sectarisme. Non seulement la vie animale est supérieure à celle de l’homme, et celui qui chasse ou torée doit expier ce péché de sa vie (dans d’atroces souffrances, si possible), mais mettre ces commentateurs face à la laideur de leurs pulsions sadiques et leur signifier que celui dont ils fêtent la mort avait lui aussi une famille et des proches qui l’aimaient, c’est déjà être un “sale con” qui soutient les méchants qui font du mal aux zanimaux. Si le braconnage est incontestablement un crime, c’est dans un tribunal (humain ou divin) qu’il doit être jugé et non sur les réseaux sociaux.

Dans sa Généalogie de la morale, Nietzsche avait expliqué les causes et le mécanisme du dégoût légitime que suscite en nous la violence envers l’animal. Mais même le grand philosophe prussien – au passage, un grand ami des bêtes – n’aurait pu prédire une telle hystérie et une telle anesthésie de la raison par le pathos.

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