Pour Boulevard Voltaire, Maya Khadra, qui vit au Liban, témoigne de la grave crise que vit ce pays actuellement : crise économique, sociale et politique ; depuis dix mois, le Liban n’a plus de gouvernement.

 

 

 

Vous nous appelez du Liban. Plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Vue de l’intérieur, la situation est-elle aussi dramatique ?

Elle est encore plus dramatique de l’intérieur. De l’étranger, nous n’avons que les échos médiatiques et les photos, alors qu’au Liban, on vit l’enfer à ciel ouvert. Il y a eu plusieurs morts dans des bagarres dans les files d’attente à côté des stations-service. Les gens attendent de longues heures pour s’approvisionner en essence. C’est plus qu’une crise, nous sommes en enfer.

Dans les années 60 du siècle dernier, le pays était nommé la Suisse de l’Orient et, actuellement, c’est l’enfer du monde entier.

Le peuple libanais est rompu à la résistance et a traversé une guerre civile de quinze ans. Cependant, le Liban a toujours été un pays prospère économiquement. C’est un système économique libéral, les banques sont plutôt permissives avec très peu de conditions pour ouvrir un compte en banque. Actuellement, le Liban est enserré dans un étau.

C’est une crise protéiforme et pluridimensionnelle. Le secteur énergétique n’est pas le seul à être en faillite. Le peuple libanais n’a plus accès comme avant aux denrées alimentaires. Certains hôpitaux ferment leurs blocs opératoires, car il n’y a plus d’anesthésiants et de médicaments. Le Liban vit une situation d’embargo. Il est complètement coupé du monde. Ce pays touristique ne reçoit plus de touristes. Il voit sa livrée au et à la dépression. Le taux de suicide a augmenté d’une manière assez notoire et très inquiétante. C’est au-delà de la précarité, au-delà du problème économique. Nous ne sommes pas face à une société pauvre, mais face à une société qui n’a pas le droit de retirer ses sous de la banque. On voit les gens rouler en 4×4 et avoir des pénuries d’essence en pleine autoroute avec des voitures de luxe. Ils ne peuvent plus s’approvisionner en carburant. C’est le côté tragique et très triste de la crise.

 

La situation dramatique que vit le Liban se place aussi sur un point de vue monétaire. Le Liban est aussi connu pour avoir un système globalement corrompu de l’intérieur. Est-ce une idée reçue ?

Il y a plusieurs causes. Évidemment, la corruption est le fléau libanais. Certains responsables ont pressenti la crise et ont retiré leurs dollars des banques et ouvert des comptes en banque notamment en Suisse, ce qui a entraîné une dévaluation de la livre libanaise. Le Parlement européen est en train de plancher sur ce dossier. La faillite de l’État vient du manque. Pendant l’occupation syrienne, entre 1990 et 2005, toutes les recettes de l’État partaient en Syrie. Le gouvernement syrien prenait plus de 60 % des recettes de l’État. Avec l’occupant syrien, il y avait le même cartel de corruption, les mêmes chefs de guerre, les mêmes anciens ministres, le même chef du Parlement qui est là depuis les années 90. Il s’accroche au pouvoir. Le président de la République, Michel Aoun, était une grande figure de la réforme. Le slogan de son courant était vraiment d’introduire des réformes modernes à l’État libanais. Hélas, il est entré dans le même circuit de corruption lorsqu’il est arrivé au pouvoir, notamment après 2006 et lorsqu’il a signé un accord avec le Hezbollah.

« Je me tais sur vos armes, vous vous taisez sur notre corruption. » « Je vous permets de détenir des armes et, en contrepartie, le Hezbollah permet au CPL, courant patriotique libre, d’avoir sa commission de tous les projets étatiques. »

Ces projets étaient velléitaires et financés en échange de commissions. À la tête du courant patriotique libre se trouve Gebran Bassil, ancien ministre de l’Énergie. Je rappelle que la faillite de l’État est due à la faillite du secteur de l’énergie. C’est plus de 50 % de la faillite et de la dette publique. Ils sont responsables de notre drame actuel. Les Syriens sont partis, mais les corrompus sont restés. Ils ont reproduit le même schéma de corruption, de commission, de népotisme au Liban. Aujourd’hui, nous sommes sans gouvernement juste parce que le Hezbollah, MM. Saad Hariri, Gebran Bassil et Nabih Berry se chamaillent toujours autour des portefeuilles ministériels et paralysent tout un pays à cause de leur ambition et de leur pouvoir.

 

Derrière cette crise politique, un peuple souffre et va mal. Est-ce que le Liban est en danger de mort ? Y a-t-il un risque que ce pays s’effondre littéralement sur lui-même ?

C’est vraiment un état de pourrissement social, économique et politique. Il y a tout de même la brèche de la révolution du 17 octobre qui a malheureusement été réprimée. Les gens ont été découragés à cause de la crise, mais cette même brèche est toujours là. Cela donne de l’espoir.

La semaine dernière, nous avons eu des élections du syndicat des ingénieurs et les indépendants ont remporté ce scrutin face au pouvoir. C’est une brèche positive. Je ne crois pas que le Liban soit en danger de mort. Le Liban a toujours traversé des crises. On peut se remémorer la famine de 1916. Avant que les alliés ne gagnent la Première Guerre mondiale, plus d’un tiers de la population du Liban a été décimée à cause de l’embargo turc. C’était en même temps que le et le génocide de toutes les minorités chrétiennes en Orient. Le Liban a survécu à la famine, à la guerre et à l’occupation. Je ne crois pas que le Liban soit en danger de mort, mais il est sûrement en crise existentielle. Après cette crise existentielle, on aura certainement un changement du système. Est-ce vers un Liban fédéral ? Un Liban avec une décentralisation administrative ? Un Liban déconfessionnalisé ? Je suis contre, mais cela pourrait être une option de gouvernance. Pour sûr, on va sortir de cette crise avec un nouveau modèle de gouvernance, mais avant, il faudrait que l’on résolve plusieurs problèmes, dont le grand problème de la souveraineté. On n’en peut plus d’avoir une milice armée. Toutes les denrées alimentaires et le carburant sont subventionnés par l’État. Beaucoup d’électeurs sont menacés par les armes. Si vous ne votez par pour le Hezbollah et leurs alliés, vous êtes menacés de mort. Si ce problème est résolu, je pense que le Liban pourra édifier un nouveau Liban. Selon moi, le Liban devrait s’inscrire dans la tradition, dans notre Histoire et dans notre passé.

1 juillet 2021

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