Cinéma - Editoriaux - 5 mai 2019

Anémone : cette autre face, cet autre film

Anémone est partie. Je n’ai aucune compétence, ni en nécrologie, ni en critique cinématographique, pour l’évoquer. Je n’ai que mes souvenirs, et ma sensibilité. Un peu décalé par rapport à ma génération, je n’ai pas découvert Anémone par Le père Noël est une ordure. La référence m’est venue bien plus tard. Non, Anémone, j’en ai eu la révélation bouleversante à 21 ans, étudiant, en voyant Le Petit Prince a dit. Un petit film de Christine Pascal appartenant à la seconde carrière de l’actrice, après les succès tapageurs du Splendid. Le quatrième film (prix Louis-Delluc) de la réalisatrice, qui s’est donné la mort quatre ans plus tard alors qu’elle était hospitalisée.

Un film bouleversant car touchant à l’essentiel. Une petite fille, Violette (remarquablement interprétée par Marie Kleiber, que l’on n’a plus revue à l’écran ensuite), est atteinte d’une tumeur au cerveau. Lorsque son père Adam (Richard Berry, lui aussi exceptionnel), médecin, l’apprend, il emmène sa fille dans une fuite éperdue, fuite rythmée par cette comptine qui égrène sans fin les jours de la semaine, « L’empereur, sa femme et le petit prince ». Ainsi placé sous le patronage implicite du Petit Prince de Saint-Exupéry et de cette comptine qui est, à elle seule, une méditation sur le temps, comme l’est tout grand cinéma, le film nous fait entrer dans ce tragique du temps humain assoiffé d’éternité et du mal inexorable, auquel est confrontée cette « trinité » du père, au prénom symbolique, de la mère, de l’enfant.

Le père emmène sa fille rejoindre la mère, Mélanie (voici Anémone), qui répète une pièce de théâtre en Italie. Elle apprend la nouvelle par un appel téléphonique en pleine répétition. En voyant cela, Violette prend la fuite. Son père et elle vont se réfugier dans la maison de vacances dans le sud de la France, comme si ce Sud, ces souvenirs intemporels de vacances étaient, ici-bas, les seuls lieux et temps possibles pour être au niveau de ceux qui attendent l’enfant et ses parents. Mélanie les y retrouve, son instinct de mère et d’épouse l’ayant guidée là où il fallait. La cellule familiale, bien que brisée par un divorce, se reconstitue comme une évidence autour de l’enfant malade. Provisoirement ? Mais d’un provisoire qui a l’avant-goût de l’après.

Un film fort porté par l’irruption de la transcendance, du terrible – la mort annoncée d’un enfant – qui vient transformer le temps, nous faire entrer, avec les personnages, dans autre chose, qui relativise tout, une vie éclairée par la mort, l’après, le pourquoi, le comment dire, comment faire, où les moindres mots, gestes deviennent des notes de musique. Quand nos vies deviennent, en ces instants, musique, portées par une irruption de l’au-delà d’autant plus bouleversante que rien ne la laissait prévoir.

Christine Pascal l’a remarquablement filmée. Anémone l’a incarnée avec une grande justesse.

Depuis cette révélation, je n’ai jamais plus entendu cette comptine dans l’insouciance, ni vu Anémone comme une Bronzée. Et aujourd’hui, je sais qu’elle sait que Celui qui l’a accueillie n’est pas une ordure.

À Dieu, Anémone.

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