Avec le lancement de sa nouvelle revue, Front populaire, le philosophe semble sortir du bois des idées pour aller se frotter à celui de la politique en relançant l’idée d’une alliance (ou d’une convergence) des souverainistes des deux rives. Que pensez-vous de cette initiative ?

Quand on parle d’un auteur, la moindre des choses est de connaître un peu son œuvre. Au cours de ces dernières années, j’ai dû lire cinq ou six mille pages de Michel Onfray. J’y ai trouvé une approche originale et non conformiste de nombre de problèmes. J’apprécie aussi les billets d’actualité qu’il publie régulièrement sur son site. Onfray est un esprit libre, honnête, qui s’intéresse à une multitude de sujets et qui n’a jamais hésité à se remettre en question. Il a, en outre, une très belle écriture. Le titre de sa revue, Front populaire, ne sera peut-être pas du goût de tout le monde. Moi, il me convient parfaitement, car je crois qu’il correspond à ce dont nous avons le plus besoin : donner de nouveaux moyens d’expression à ceux qui défendent la cause du peuple.

L’idée d’une « convergence des souverainismes » me semble, à cet égard, un peu restrictive. Tous les populistes ne sont pas souverainistes et tous les souverainistes ne sont pas populistes. La souveraineté populaire et la souveraineté nationale ne sont pas, non plus, exactement, la même chose. Le souverainisme est souvent associé au jacobinisme. Michel Onfray, qui est un homme de gauche d’inspiration proudhonienne, est au contraire un girondin. Je suppose que Front populaire sera l’occasion d’approfondir le débat entre ceux qui estiment que le peuple est aujourd’hui une notion plus essentielle encore que la nation, ou que la démocratie passe avant la « république », et ceux qui pensent l’inverse.

Le Monde, voici quelques jours, a déjà déclenché un tir de barrage contre Front populaire. Et à en croire Valeurs actuelles, Thomas Guénolé, ancien coordinateur de l’école de formation de La France insoumise, a fermé la porte en ces termes : « L’extrême droite a une conception ethnoculturelle de l’identité nationale, tandis que la gauche la définit comme un projet de civilisation tendant vers le progrès. » Votre avis ?

Ce qui est frappant, dans ces attaques, c’est que leurs auteurs n’ont pas hésité à tirer à boulets rouges sur une publication qu’ils n’ont jamais lue, puisque son premier numéro n’est pas encore sorti ! Le contenu n’intéresse donc pas nos censeurs : on est en présence d’un pur procès d’intention. La méthode a consisté à aller consulter la liste des 10.000 premiers abonnés pour y rafler cinq ou six noms « marqués à droite ». Tâche qui n’a pas dû être bien difficile, puisque Onfray a déclaré d’emblée son désir de s’adresser à des lecteurs « de droite, de gauche et, surtout, d’ailleurs ». Après quoi, il a suffi aux fins limiers du Monde d’énumérer ces quelques noms pour assener que Michel Onfray est « devenu la coqueluche de la droite de la droite » (dans ces milieux-là, les métaphores médicales sont toujours les bienvenues). Le Monde, autrefois journal sérieux, n’est vraiment plus, aujourd’hui, qu’un bulletin paroissial. En utilisant des méthodes aussi minables, il s’imaginait sans doute délégitimer l’entreprise. Il n’a suscité qu’une immense rigolade.

Mais cette diabolisation bas de gamme montre aussi que le succès de Michel Onfray, succédant à bien d’autres signes avant-coureurs, commence à inquiéter ceux qui voient de plus en plus le sol se dérober sous eux. Car il ne faut pas s’y tromper : ce qu’on reproche le plus à Onfray, ce n’est pas tant ses idées personnelles que de vouloir ouvrir ou approfondir des voies transversales qui ne correspondent pas à d’anciens clivages (droite-gauche, par exemple) qui, aujourd’hui, craquent de partout. C’est là ce que certains ne tolèrent pas. Ils ne veulent pas reconnaître un ébranlement général du paysage qui annonce la fin de leur monde. En dernière analyse, ces attaques ne sont qu’un épisode (révélateur) de plus dans la guerre qui oppose ceux qui veulent ouvrir et ceux qui veulent bétonner.

Quant à Thomas Guénolé, qui est aussi un ancien conseiller de Jean-Louis Borloo, c’est visiblement un expert en langue de bois. Définir l’identité nationale comme « un projet de civilisation tendant vers le progrès » (le progrès vers quoi ?) a ceci de remarquable qu’une telle définition peut s’appliquer à peu près à n’importe quoi : le dernier discours de Macron, la loi Avia, la découverte d’un vaccin, la conquête de la planète Mars, etc. Au sens propre, ce sont des mots qui ne veulent rien dire. Des incantations rituelles que l’on récite pieusement quand on ne sait plus quoi répondre.

Si ce projet voit le jour, vous paraît-il destiné à contrecarrer, à remplacer ou à accompagner les deux principaux mouvements populistes incarnés par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ?

Rien de tout cela, je l’espère. Il faudrait en demander plus aux animateurs de Front populaire, dont je ne suis pas. Mais il me semble qu’il ne faut pas attendre d’une revue plus qu’elle ne peut donner, ni confondre une initiative politico-intellectuelle donnant l’occasion à des esprits libres venus de différents horizons de confronter leurs points de vue, en cherchant à dégager quelques points de convergence, avec une opération politicienne à simple visée électorale. Si Front populaire contribue à dégager quelques chemins de traverse, ce sera déjà beaucoup.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier.

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