Editoriaux - International - 8 septembre 2019

Afrique : la mauvaise gouvernance tue plus que les guerres

Vu d’Afrique, les discours fallacieux sur « l’émergence » sont pénibles car lourds de conséquences, néfastes pour les populations.

Dans l’article « Et si les Africains avançaient malgré leurs dirigeants ? », une chercheuse affirme que « la mauvaise gouvernance fait plus de morts que les guerres » (1). C’est ce qu’on constate sur le terrain où, entre l’Afrique « des galeries » et celle « des galères », le fossé se creuse. On peut être inquiet et pessimiste pour les années à venir, car une bombe socio-économique à retardement et à fragmentation peut soudainement dégénérer en « printemps africains » d’une ampleur inédite.

Côté galerie, les dirigeants africains maîtrisent les codes modernes de la communication-manipulation institutionnelle pour dire et montrer ce que la communauté internationale veut entendre et voir. Afin de progresser dans les classements internationaux, obtenir les conditions économiques et financières les plus favorables et attirer les investisseurs. D’où les rapports biaisés, voire truqués, des organisations internationales, bailleurs de fonds, agences de développement, agences de notation et autres ONG qui vivent confortablement de la pauvreté. Adeptes complaisants de la méthode Coué, ceux-ci se laissent canaliser le long « d’itinéraires balisés de l’émergence », version moderne des « villages Potemkine ».

Côté galère, la société civile et le secteur privé sont lassés par les promesses d’« émergence », slogan politique racoleur et imposture économique sans contenu défini, à l’horizon fuyant. Globalement, l’Afrique « n’émerge » pas ; au contraire, elle « s’enfonce » toujours plus dans la mauvaise gouvernance et l’endettement sans limites ni réalisations correspondantes, au prétexte non avoué d’un rattrapage matérialiste et d’une revanche historique. Le retard n’est pas dû à un manque de moyens, mais à la corruption omniprésente, à la défaillance et à la prédation des États. Si les guerres civiles causent moins de morts, d’autres formes sournoises de violence font davantage et toujours plus de victimes sanitaires et du manque d’instruction. Même les repatriés de la diaspora africaine passent vite de l’enthousiasme à la désillusion et à la déception : « Peut-être qu’on nous a mal expliqué les choses ou peut-être que c’est moi qui ai mal compris quand on a parlé de retourner au pays », disent-ils (2). Malgré l’existence de conventions entre États et de fonds de solidarité, inopérants, nombre d’entre eux venus partager et faire fructifier les compétences acquises à l’étranger envisagent de repartir, découragés. Ceux qui sont restés dans des pays généreux comme la France, de milieux d’affaires et politiques, sportifs et intellectuels, restent à distance tout en proclamant leur africanité et leur passion de l’Afrique.

Pour sortir de cet engrenage, une révolution des mentalités et des pratiques s’impose.

Depuis l’étranger, sortir des mythes et des idéologies, dont celle de la culpabilisation historique. Dans l’intérêt des populations bénéficiaires, il serait utile d’interrompre toutes formes d’aide gratuite, d’imposer une conditionnalité claire à tous partenariats et d’en contrôler-sanctionner réellement l’exécution, ainsi que la véritable finalité.

Pour qui vit en Afrique, sortir de la soumission volontaire et inconditionnelle au chef. Exiger des dirigeants qu’ils obtiennent des résultats concrets et rendent des comptes. Adapter les traditions et les coutumes, sans les renier, aux exigences du développement.

Pour tous, encourager les intellectuels africains à réécrire l’histoire de l’Afrique sur des bases non idéologiques pour donner aux populations africaines une conscience identitaire. C’est ce que font, parmi d’autres, l’économiste anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye, auteur d’études coloniales rares car équilibrées (3), ou l’écrivain journaliste ivoirien Venance Konan à qui nous laisserons le dernier mot au titre de son dernier ouvrage : « Si le Noir ne tient pas debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout » (4).

(1) « Et si les Africains avançaient, malgré leurs dirigeants ? », Marie Davoine, 21 août 2019.
(2) « Ex-Ivoiriens de la diaspora : dure, dure, l’adaptation au milieu des affaires », dans Fraternité Matin, quotidien national ivoirien, édition du 7-8 septembre 2019.
(3) Le Génocide voilé, Gallimard, 2008.
(4) Si le Noir ne tient pas debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout, Michel Lafon, 2018.

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