En pleine polémique sur le « séparatisme » islamiste, certains livres tombent à point nommé, tel Du fanatisme. Quand la religion est malade. Son auteur, Adrien Candiard, est un frère dominicain doublé d’un islamologue de renom. Pour mieux comprendre les fondements doctrinaux du salafisme, il s’est plongé dans l’œuvre d’un de leurs chefs spirituels, Ibn Taymiyya, un théologien du XIVe siècle.

À un journaliste du Point qui s’étonne de le voir aller chercher ses références si loin dans le temps, l’auteur a cette réponse lumineuse : « Le plus souvent, le commentaire sur le monde contemporain est ébloui par le présent. […] Le danger, c’est de passer à côté de cette temporalité plus lente. »

Faut-il pour autant estimer que Ibn Taymiyya, philosophe « à la fois farouchement intransigeant et extrêmement raffiné », serait à l’origine de l’actuel fanatisme islamique ? Non, à en croire Adrien Caudiard : « Le fanatisme n’est pas créé par un auteur. Il s’agit d’une attitude religieuse dont on retrouve des expressions assez différentes un peu partout. C’est une tentation du cœur humain. » Comment mieux définir ce fanatisme, mot un peu fourre-tout ? « Il consiste à mettre à la place de Dieu un absolu, quelque chose qui n’est pas Dieu. » Mieux, poursuit-il, « il peut y avoir des formes séculières de fanatisme autour de concepts comme la race, la nation, la classe sociale, le progrès, l’histoire qui deviennent alors des absolus. Mais il y a toujours au départ un réflexe religieux : on installe un dieu, une idole. »

En effet, nombre de fanatiques musulmans, parce que persuadés d’incarner la volonté divine, se considèrent comme des « surmusulmans » ; ce qui justifie à leurs yeux toutes les violences. En quelque sorte, ils enrôlent Dieu sous leur bannière et quand ils prient ostensiblement, est-ce Dieu qu’ils honorent ou leur seule prière ? Quand ce n’est tout simplement pas leur propre personne en train de prier… Ainsi, prévient l’auteur : « Quand on croit avoir Dieu dans sa main, on ne parle pas de lui, mais d’une idole. Car Dieu est toujours au-delà de ce que l’on peut manipuler ou posséder ; il nous dépasse toujours. »

Il existe un autre problème, d’ordre plus politique. En effet, le monde arabe dans lequel le salafisme guerrier est né est un univers en perpétuel conflit depuis un siècle, ayant vu la chute de l’Empire ottoman, la mise sous tutelle occidentale, la création d’Israël, les indépendances confisquées par des juntes militaires, sans négliger ces guerres à répétition, embargos économiques et autres bombardements dans lesquels un Occident, à tort ou à raison perçu comme chrétien, a eu plus que sa large part.

L’heure y est donc manifestement plus aux combattants qu’aux théologiens : « Un des aspects essentiels, mais peu visible, de la crise que traverse aujourd’hui l’islam sunnite est l’effacement de la théologie. » Pour demeurer dans le même registre politique, cela explique aussi que des mouvements tels que Daech recrutent en masse dans le quart-monde musulman issu de l’immigration. Des Merah, Coulibaly et autres frères Kouachi sont plus demandeurs d’un islam réduit à sa plus simple expression, propre à sanctifier leurs pulsions violentes, à se faire absoudre d’un passé généralement plus que trouble, que de savants cours d’apologétique islamique qui les renverrait à leur propre vacuité humaine et intellectuelle.

En ce sens, le tort de nombre de fanatiques musulmans consiste peut-être plus à ne pas être assez musulmans plutôt que trop. Et ce dominicain de se faire un peu jésuite en ajoutant, malicieux : « Je n’aime pas le terme de “musulmans modérés” parce que l’idée suppose que plus on est musulman, plus on est violent. Ce qui accrédite l’idée que la religion musulmane n’est acceptable que limitée. Moi, je n’ai pas envie que l’on me dise que je suis un chrétien modéré. Mère Teresa, vous croyez qu’elle était extrémiste ? »

Il est vrai que les choses ainsi considérées…

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