Editoriaux - Justice - 7 avril 2019

21 % des Français contents de la Justice : rien d’étonnant !

Les études obstinément négatives sur la perception de la Justice par le citoyen ne m’ont jamais désespéré.

Celle de l’Observatoire national de la délinquance, dans le même sens, nous confirme que 64 % des Français sont mécontents quand 21 % sont satisfaits. Elle est qualifiée, pour le pire, de « laxiste souvent, de déconnectée parfois » (Le Figaro).

Cette minorité substantielle qui porte un regard positif sur l’institution et son fonctionnement constitue un socle appréciable qui pourrait difficilement être amplifié en raison de la nature très particulière de ce service public.

D’abord – cela a beaucoup été dit -, le premier écueil est que, dans ceux qui ont fait appel à la Justice, aucun n’est véritablement content. Un tel a perdu quand l’autre n’a pas assez gagné. Et ce qui fait la force de l’État de droit – les recours, l’appel et l’éventuel pourvoi en cassation – est aussi ce qui exacerbe le plaideur, qui n’en peut plus de cette gestion forcément ralentie du temps quand l’incurie – celle des magistrats, des experts ou des avocats – ne s’en mêle pas.

Par ailleurs, que la Justice soit comme aujourd’hui une autorité, non plus un pouvoir et pas suffisamment un service public, la singularité de l’institution est qu’elle ne relève pas des structures collectives ordinaires. On ne va pas volontiers vers la Justice puisqu’elle intervient quand tout le reste a échoué et que, donc, la judiciarisation signe pour le moins un échec. On ne sollicite pas le juge comme on prend le métro. Il n’y a pas, là, la normalité du quotidien mais la rupture d’une tranquillité.

Ensuite l’inculture judiciaire de la société – et, tout spécialement, des parlementaires qui proposent et votent dans ce domaine – est un grave handicap amplifié par le fait qu’en général, les médias, à les supposer éclairés et compétents, ne présentent aux citoyens qu’une vision, une version poussées au noir de la Justice. Sans être jamais capables ni désireux d’équilibrer cette caricature par les multiples exemples de pratiques acceptables. De sorte que, pour qui est éloigné de tout contentieux, sa représentation ne peut qu’être pessimiste puisque ne lui est jamais offerte qu’une image systématiquement biaisée.

De plus, comment pourrait-on répondre sereinement aux interrogations dans le cadre d’une étude quand, quotidiennement, à l’issue de chaque procès pénal, ceux qui devraient plus que tout autre respecter la sérénité de l’État de droit donnent le triste exemple de déclarations et de protestations incendiaires attisant la démagogie et laissant croire à de l’injustice ?

Au lieu de se taire en attendant, en espérant une issue ultérieurement plus favorable à sa cause, chaque avocat – heureusement, il y a de remarquables exceptions – se répand, prend le mors aux dents et participe d’une offensive sans nuance contre la Justice. Qu’on songe aux éructations médiatisées à la suite du jugement dans l’affaire d’Air Cocaïne !

L’absolue passivité d’un ministère de la Justice qui confond la sauvegarde de l’indépendance des magistrats avec la liberté qu’il concède de les laisser traîner dans la boue en certaines circonstances n’est pas, non plus, sans incidence sur ce climat délétère tournant au morose de la part de tous : ceux qui agissent, regardent et rendent compte.

Enfin – c’est sans doute le plus préoccupant -, je ne vois pas par quel miracle un citoyen pourrait ne pas s’abandonner à un certain pessimisme quand les juges eux-mêmes (avec un syndicalisme d’exclusive intendance) semblent avoir perdu la fierté de leur métier en ayant noyé celui-ci sous une avalanche de revendications et de gémissements corporatistes les détournant de l’essentiel : susciter le respect par la qualité et l’efficacité de leurs œuvres et leur empathie démocratique.

Et nouer un lien fort avec le peuple français auquel on ne doit pas reprocher, comme on le fait trop souvent, les critiques qu’il exprime alors que, se mêlant de ce qui le regarde, il est un aiguillon pour de meilleures pratiques.

Quel plus triste critère que celui, aujourd’hui, d’une jeunesse qui ne trouverait pas auprès des plus hauts magistrats la démonstration enthousiaste de l’honneur et de l’utilité de leur formidable mission mais seulement une litanie sur ce qui ne va pas !

Dans ces conditions, qui pourrait faire la fine bouche face à ces 21 % de Français contents de la Justice !

Extrait de : Justice au Singulier

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