Audio - Editoriaux - Entretiens - International - 11 mars 2019

Jean Messiha : « Si ces manifestants se sentent de tout cœur avec ce qui se passe en Algérie, le plus efficace, c’est d’aller l’exprimer là-bas »

Des manifestations sont organisées en France pour protester contre la situation en Algérie. Réaction de Jean Messiha, qui analyse par ailleurs la situation en Algérie.

Jean-Luc Mélenchon a salué le courage des manifestants algériens qui manifestent contre le 5e mandat de Bouteflika. Que fait Jean-Luc Mélenchon ?

Chaque fois que Jean-Luc Mélenchon voit des manifestations, il les soutient, même sans savoir de quoi il en retourne. Il est clair que le pouvoir algérien est totalement sclérosé. Ce pouvoir militaro-affairiste, de style un peu soviétique, dure depuis plusieurs décennies. Il se partage une rente pétrolière et gazière, sans faire bénéficier la population de cette richesse potentiellement énorme. Les manifestations en cours sont davantage d’ordre économique et social que d’ordre politique, même si, évidemment, l’expression de cette colère économique et sociale doit trouver une issue politique. Je ne suis pas sûr que Mélenchon comprenne véritablement les enjeux qu’il y a en Algérie. Il se contente de soutenir, comme au Venezuela ou ailleurs, sans distinction, toutes les manifestations de quelque nature que ce soit.
Il faut être assez prudent puisque l’on sait que lorsque la rue arabe manifeste, elle peut accoucher du meilleur comme du pire.

Hier, vous avez dénoncé, sur CNews, les énormes manifestations d’Algériens ou d’immigrés d’origine algérienne en France. Vous vous demandez pourquoi ils ne manifestent pas chez eux. Quel est le problème, selon vous ?

Si le but de ces manifestations est de chercher à influencer l’évolution politique en Algérie, je ne vois pas exactement quelle issue peut donner le gouvernement français à ces manifestations. Ils feraient mieux d’aller grossir les rangs des manifestants algériens, pour pouvoir éventuellement faire basculer le régime dans un sens ou dans un autre.
Depuis 1962, l’Algérie est indépendante de la France. J’entends que les liens soient très forts en raison de l’importance de la population d’origine algérienne, mais l’Algérie reste l’Algérie et la France reste la France. On n’imaginerait pas une manifestation de Français vivant en Algérie pour, par exemple, soutenir les gilets jaunes.
Si ces manifestants se sentent de tout cœur avec ce qui se passe en Algérie, le plus efficace est d’aller l’exprimer là-bas. La France ne peut rien faire pour eux. Nous sommes tout de même devant un paradoxe très curieux. Ces manifestants sont des personnes qui, en général, dénoncent l’intrusion de la France dans les affaires intérieures algériennes, le fait que la France cherche à influencer le gouvernement algérien, ou encore que la France continue à piller l’Algérie et qu’il faut qu’elle s’abstienne de toute ingérence… Et maintenant, les mêmes voudraient pousser le gouvernement français à intervenir. C’est totalement contradictoire. Tout cela n’a pas de sens.

Des dizaines de milliers d’Algériens manifestent en France. En cas de guerre civile en Algérie, quelles seraient les conséquences pour la France ?

La France et l’Algérie ont des liens historiques et humains. L’Algérie n’a pas été touchée par les révolutions arabes. N’oublions pas que Bouteflika a été celui qui a clos le chapitre meurtrier de la guerre civile algérienne.
Mais l’armée a fait une erreur. C’est bien l’armée qui est toujours aux commandes de l’Algérie. C’est un peu un modèle égyptien d’une armée omnipotente qui a des hommes de paille politiques.
Pourquoi l’armée algérienne n’a-t-elle pas préparé la succession de Bouteflika ? Cette grave erreur risque de coûter très cher. On aurait pu imaginer que l’armée, voyant Bouteflika vieillir, puisse lancer un vice-président ou une personnalité qui aurait assuré la continuité du régime et donné l’impression d’un renouvellement. Or, ils ont été comme sous Brejnev, ils ont poussé le paradigme de Bouteflika jusqu’au bout et, maintenant, ils n’ont plus personne en échange. Il est probablement trop tard pour faire émerger une autre personnalité. L’heure est donc très grave.
Et je crains que la seule force politique véritablement encore organisée en Algérie soit le parti islamiste, quelle que soit la couleur qu’il prendra.
La France a donc beaucoup à craindre. On peut s’étonner de l’inanité du gouvernement français face à la crise algérienne. Je ne sais pas, exactement, ce que le gouvernement français opère ou dans quel sens il agit, mais l’impuissance du gouvernement français peut être extrêmement dangereuse pour l’avenir de l’Algérie et surtout de la France.

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