Daoud et Sansal : après la condamnation algérienne, la vindicte française ?

Condamné par l'Algérie pour son roman Houris, le soutien des élites à Kamel Daoud sera-t-il unanime ?
Capture d'écran Le Figaro.
Capture d'écran Le Figaro.

« Trop libre, trop vrai. ». C’est ainsi qu’Arnaud Benedetti, le fondateur du comité de soutien de Boualem Sansal, qualifie l’écrivain, « poursuivi par l’arbitraire algérois [et] désormais par la vindicte parisienne », dans la tribune qu’il a publiée dans Le Point, le 22 avril. N’est-ce pas finalement ce pour quoi Kamel Daoud vient aussi d’être condamné en Algérie ? Une condamnation à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens (32.000 euros) d’amende parce qu’il a évoqué la guerre civile algérienne dans son roman Houris, allant ainsi à l’encontre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale qui interdit d’en parler. Boualem Sansal, qui lui a apporté son soutien dans La Nouvelle Revue politique, explique que « cette décision n’est pas un accident judiciaire. C’est une méthode de gouvernement par la peur. » Et il ajoute qu’« en condamnant Kamel Daoud, c’est aussi un écrivain français qu’il prétend juger et punir ».

Trop transgressifs pour une partie de l'intelligentsia

Comment expliquer, alors, que la défense de la liberté d’expression, et donc de Boualem Sansal comme de Kamel Daoud, ne soit pas unanime dans le pays des droits de l’homme ? C’est que, selon Arnaud Benedetti dans Le Point, « plus que jamais, Boualem Sansal est l’empêcheur de tourner en rond, le révélateur aussi de nos maux, mais aussi le bouc émissaire implicite des pharisiens de la bien-pensance "progressiste" ». Pourtant, analyse-t-il auprès de BV, « on est face à un pouvoir algérien qui fait du rapport de force la constante de sa politique vis-à-vis de la France, encore plus d'ailleurs depuis Emmanuel Macron, [et] face à un régime qui de toute façon s'attaque à toute liberté d'expression ». Et la condamnation de Kamel Daoud en est encore une nouvelle preuve. Mais, si « […] la liberté d'expression de ces deux grands écrivains que sont Boualem Sansal et Kamel Daoud n'est pas unanimement défendue en France [c’est] pour des raisons et des motifs qui sont idéologiques », explique-t-il : « Aujourd'hui, nous avons deux auteurs qui dénoncent depuis des années la montée de l'islamisme, qui dénoncent la nature dictatoriale du régime algérien et, parce qu’ils sont les vecteurs de cette dénonciation, sont eux-mêmes dénoncés par une partie du monde intellectuel et du monde médiatique parce que, tout simplement, ils transgressent une sorte de tabou qui ne devrait pas être transgressé. »

Les « double dissidents »

C’est bien ce qui est inquiétant, d’ailleurs : qu'en France Boualem Sansal et Kamel Daoud ne soient pas unanimement soutenus, parce qu’ils « ne sont pas du côté du bon camp [et] sont quelque part des doubles dissidents, des dissidents à Alger et des dissidents à Paris. Quand même un peu regrettable, pour une démocratie qui est censée d'abord non seulement garantir la liberté d'expression, mais aussi regarder la vérité en face », conclut Arnaud Benedetti. Un triste constat que dresse aussi Kamel Bencheikh, écrivain et intellectuel franco-algérien qui alerte, dans La Nouvelle Revue politique : « L’affaire Kamel Daoud ne constitue pas seulement un épisode préoccupant ; elle agit comme un avertissement. Elle rappelle que la liberté d’écrire, souvent tenue pour acquise dans certains espaces, demeure ailleurs un équilibre instable, soumis aux inflexions du pouvoir politique. » À BV, il précise que « cet avertissement est adressé à l’ensemble des pouvoirs institutionnels — y compris ceux issus du suffrage — ainsi qu’aux autres composantes de la nation. On l’a vu avec la curée de certains journaux dits "progressistes" contre Boualem Sansal : la liberté d’écrire n’est jamais acquise, mais toujours exposée. »

Et, en Europe, l’aveuglement est inquiétant

D’ailleurs, pour lui, « la polémique autour de la réception de Boualem Sansal à l’Académie royale de Belgique est totalement révélatrice d’un aveuglement inquiétant » et « ce constat peut également s’appliquer à la France ». Le dernier exemple en est peut-être la remise en question du succès et de la qualité d’écrivain de Boualem Sansal sur le service public par une journaliste du Monde. « À force de se croire du bon côté de l’Histoire, certains milieux politiques et intellectuels ne voient plus ce qui, pourtant, s’installe sous leurs yeux : une idéologie de contrainte, incompatible avec les principes les plus élémentaires de liberté », explique Kamel Bencheik, et « dès lors, on préfère s’en prendre à l’écrivain plutôt qu’à ce qu’il décrit, [c’est] une stratégie de disqualification du messager — non par accident, mais parce que son diagnostic dérange des certitudes devenues désormais confortables. » C'est qu'après les condamnations judiciaires algériennes, ces écrivains trop libres risqueraient encore la vindicte d'une certaine intelligentsia culturelle française ? Heureusement, rapporte TF1, « le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a "déploré" que Kamel Daoud "puisse être condamné, où que ce soit d'ailleurs, pour avoir écrit un livre" » et « la ministre française de la Culture Catherine Pégard a martelé son "attachement indéfectible à la liberté de création qui, souvent, s'éprouve dans les zones de tension qu'elle révèle" [et elle a] soulign[é] aussi "la nécessité de défendre les artistes dans leur dignité et leur sécurité, la littérature demeurant un espace vivant de création". »

Sans aménité, sans complaisance, et sans embage, Kamel Bencheik explique à BV que « si le soutien n’est pas unanime en France, c’est précisément parce qu’une partie des élites a renoncé à l’universalisme qu’elle proclame. La défense de la liberté d’écrire est devenue sélective, conditionnée, parfois même suspecte lorsqu’elle protège des voix jugées "inopportunes". On préfère alors le confort du silence ou de la nuance à la clarté du principe. Mais une liberté qui ne s’applique pas à tous cesse d’être une liberté : elle devient un instrument, et non plus une valeur. » Kamel Daoud comme Boualem Sansal connaissent le prix de cette liberté et, proclame ce dernier dans la NRP, « ce n’est pas le pouvoir algérien qui les fera taire. Ce ne sont pas davantage ses complaisances parisiennes qui y parviendront. »

Vos commentaires

19 commentaires

  1. Rien de nouveau, dés lors qu’on est issu de l’immigration si on declare qu’on aime la France, sa langue sa culture son peuple, nous sommes systematiquement attaqué par la gauche, par les communautaristes, les islamistes n’en parlons meme pas. Pour certains « bien Français » je suis meme suspecte comment puis je aimer un pays ancien colon ? Souvent je demande si chez eux il y’a la même exigence et obligation de haine envers l’allemagne. L’amour d’une culture, d’une liberté, d’un pays et d’un peuple généreux est facho, c’est délirant cela n’a aucun sens. Cela relève de la psychiatrie ce n’est plus politique. Elever ses enfants a détester sa famille, son pays sa culture est bizarre quand même.

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