Editoriaux - International - 11 novembre 2018

Comment le vin syrien devient un acte de résistance

À 60 kilomètres à l’est de Lattaquié, la grande ville alaouite qui fait face à la Méditerranée, dans le village de Deir Touma, deux frères libanais s’obstinent à cultiver la vigne et à produire un vin de qualité.

Le domaine est situé sur le mont Bargylus et porte d’ailleurs son nom. Ce mont (appelé aujourd’hui Jebel al-Ansaryé) s’étend de la vallée de l’Oronte, près d’Antioche (ce berceau du christianisme que le Front populaire offrit honteusement à la Turquie) jusqu’à Homs.

On y cultive la vigne depuis au moins 2.000 ans et Pline l’Ancien le cite.

C’est là que les frères Saadé, Karim et Sandro, ont décidé, en 2003, de replanter des vignes. Les cépages sont classiques : syrah, merlot et cabernet-sauvignon pour le rouge, chardonnay et sauvignon pour le blanc.

L’endroit n’était pas inconnu pour cette famille grecque orthodoxe. Le grand-père, Rodolphe, y cultivait des agrumes, des olives et du coton. Mais lors de la brève fusion entre la Syrie et l’Égypte, tous ses biens furent nationalisés en 1960 sur décision de Nasser. Rodolphe quitta alors la Syrie pour le Liban. La famille se reconvertit dans le transport maritime avec une éclatante réussite.

Toutefois, l’amour du vin tenaille la nouvelle génération incarnée par Karim et Sandro. Ils pensent acheter un grand cru dans le Bordelais mais décident, finalement, de rester fidèles à leurs racines. Ils investissent dans un grand domaine dans la plaine de la Bekaa, au Liban, appelé Marsyas.

L’aventure syrienne fut plus complexe, mais le gouvernement syrien appuya la démarche et un décret ministériel, taillé sur mesure pour le Bargylus, permit de lancer l’exploitation. Des professionnels français sont venus former les employés locaux et conseiller les deux entrepreneurs.

La guerre a failli tout remettre en cause. Les islamistes ont occupé des villages non loin du domaine et des obus ont atteint les vignes. Surtout, il n’est plus possible, pour les deux frères, de se rendre en Syrie. Même si les combats se sont éloignés grâce aux succès de l’armée syrienne, les risques d’enlèvement sont trop grands.

Alors, on travaille depuis Beyrouth et la Bekaa. Les vendanges sont organisées au téléphone. Des échantillons sont convoyés depuis la Syrie pour les goûter et prendre les bonnes décisions de vinification. Rien ne décourage les Saadé, qui considèrent que la culture du vin est un acte de résistance face à la menace islamiste.

D’ailleurs, Deir Touma, le nom du village, veut dire « Couvent de Thomas ». Les moines, aussi, se sont beaucoup occupés de la vigne au Proche-Orient. Il est heureux que cette tradition perdure.

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