Agriculture - Editoriaux - 27 décembre 2018

Vive le vin, vive le vin d’hiver !

Loin de moi l’idée d’entrer en guerre contre le professeur Jean Costentin et de transformer Boulevard Voltaire en champ de bataille ! Son combat contre l’addiction à l’alcool est noble, nécessaire et souvent ingrat. Et le docteur Costentin a probablement raison de s’insurger contre le risque d’un détricotage de la loi Évin. Des jeunes – et moins jeunes – qui se biturent autour d’un stade n’est pas de haute civilisation, effectivement. Mais le muscat de Beaumes-de-Venise dégusté le jour de Noël avec un foie gras, autour de la table si bien parée, me commande de prendre un risque. Le risque de passer pour un lobbyiste. Tant pis.

Ce muscat, donc, depuis une quinzaine d’années peut-être, je l’achète dans une propriété où aujourd’hui, si je ne me trompe pas, c’est la cinquième génération qui travaille la même terre. Ces vignerons de bonne souche ne constituent pas un lobby mais un machin plus ancien qui s’appelle tout simplement une famille. Au fait, où se situe Beaumes-de-Venise ? Dans le Comtat Venaissin, au pied des Dentelles de Montmirail (rien à voir avec cousin Hub’), non loin du mont Ventoux. La vigne, sur ce petit morceau de terre et sous ce ciel, tous deux semblant venus d’Italie (le rattachement à la France ne date que de 1791), devait être cultivée déjà au temps des Romains.

Alors, lorsque je bois un peu, avec modération (cela va sans dire), un verre de muscat, je ne me contente pas de m’abreuver, de me désoiffer, de m’alcooliser. Je bois, donc je pense. Je pense à ces successions de générations laborieuses qui ont planté, travaillé, taillé, récolté, greffé, amélioré la vigne. Il y a cent cinquante ans, on était encore pauvre, dans ce coin-là. Afin de compléter ses revenus, on élevait le ver à soie pour les tisseurs lyonnais et lorsqu’on avait gagné trois sous, on achetait quelques ares de terre en plus, histoire d’arrondir le domaine. Arrondir le domaine, l’agrandir pour le transmettre un jour : une manie de nos paysans français que ne peuvent comprendre ceux qui veulent « taxer la rente ». Boire ce vin, c’est donc, aussi, honorer ces vignerons de patience, ceux qui voient la vigne par la racine et ceux qui se débattent aujourd’hui contre les règles, les règlements, les charges plus lourdes que les hottes de vendange.

Et puis, lorsqu’on déguste le nectar, on comprend mieux la phrase inscrite sur l’étiquette de la dive bouteille : “Que ben beura Dieu veira.” C’est du provençal. Cela ne veut pas dire « Qui est bien beurré verra Dieu » mais « Qui boit bien verra Dieu ». Nuance. En première approche, on pourrait croire qu’il s’agit d’une invitation à boire pour atteindre l’extase. Cela dit… Non, il s’agit d’un toast provençal qui remonterait au roi René, au temps où l’on buvait dans des coupes dont le fond était orné d’une scène tirée, non pas du tonneau, mais de l’histoire sainte. Des scènes qui n’ont rien à voir avec celles, plus lestes, que l’on découvre au fond d’un bol de saké. Boire du vin, c’est donc aussi s’associer à cette liturgie où officient pontificalement le soleil, la terre, l’eau et… un peu les hommes. La religion chrétienne ne s’y est d’ailleurs pas trompée. Les papes de Rome et d’Avignon ne buvaient pas de la piquette !

Nous sommes nombreux à avoir ainsi « notre petit producteur ». Que ce soit autour de la ville de Beaune, “là où les bons vins sont”, en Touraine, entre Chinon et Bourgueil, terre rabelaisienne. Mais aussi, évidemment, dans le Bordelais où les Anglais, fins connaisseurs, font leurs emplettes depuis le Moyen Âge. Montaigne, qui fut maire de Bordeaux, avait son idée sur la chose : “Je ne bois que du désir qui m’en vient en mangeant, et bien avant dans le repas. Je bois assez bien pour un homme de commune façon : en été et en un repas appétissant, je n’outrepasse point seulement les limites d’Auguste, qui ne buvait que trois fois précisément…” Et tant d’autres régions encore qui forment une guirlande joyeuse à travers la France… Vive le vin !

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