Pendant quatre ans, la personnalité de a concentré tous les débats et commentaires médiatiques. Ses excès et ses méthodes de communication étaient un angle d’attaque idéal pour caricaturer la pensée conservatrice et voiler les problèmes de fond de la société américaine.

Car la réalité frappe aux yeux de tout observateur lucide. L’Amérique est fracturée en deux camps dont la vision du monde diffère en tout point. Deux camps qui ne se parlent plus et qui ne semblent, définitivement, plus avoir de dénominateur commun. Ces deux Amériques se séparent géographiquement, sociologiquement et ethniquement (87 % des Afro-Américains ont voté Biden, 12 % pour Trump, source : lemonde.fr). On retrouve un peuple progressiste, multiculturaliste sur les côtes est et ouest. L’autre peuple, conservateur, celui d’une Amérique blanche, de John Wayne, de simple man, comme le chantait le groupe Lynyrd Skynyrd, dans le grand centre du territoire. L’analyse peut encore être affinée par l’étude des counties (comtés) des cartes électorales des chaînes américaines. Les petites circonscriptions rurales affichent des votes à 60, 70, 80 % pour les républicains, alors que les métropoles du pays présentent des chiffres similaires, mais pour les démocrates.

Après quatre jours de décompte et de suspense, il ne fait plus aucun doute que va remporter l’élection. S’ensuivra une bataille juridique sur d’éventuelles irrégularités du vote par correspondance, menée par une armée de plus de cinq cents avocats et juristes de chaque côté. Il n’en demeure pas moins que le candidat démocrate possède plus de quatre millions de votes de plus que son vis-à-vis républicain dans le popular vote. Il bat, à ce niveau, le nombre total de votes de l’histoire des États-Unis dans une élection dont la participation avoisine les 67 % – un record. Donald Trump réunit, pour sa part, près de 70 millions d’électeurs, soit plus que ce qu’avait agrégé Barack Obama.

Le deep state (l’État profond) américain se frotte ainsi déjà les mains à l’idée d’adouber le candidat du camp du bien. Mais privés de leur épouvantail Trump et de ses excentricités, les médias et les intellectuels ne pourront plus masquer les maux de la société multiculturelle américaine. Une intelligentsia qui ne s’adresse, de toute façon, plus qu’à une seule Amérique, sur les campus comme sur les grandes chaînes d’information (qui n’hésitèrent pas à couper celui qui était encore leur président lorsque celui-ci dénonçait des fraudes en direct). L’autre Amérique, majoritairement blanche et rurale, tourne désormais radicalement le dos à ces discours. Déjà frustrée par une évolution démographique défavorable, par une dévalorisation symbolique dans le discours dominant et par les revendications constantes des minorités, elle ressent, de surcroît, un vif sentiment d’injustice procuré par les résultats de certains États clés au scrutin (Wisconsin, Michigan, Géorgie, Pennsylvanie, Arizona, Nevada notamment).

Dans ce climat, les tensions ne peuvent aller que crescendo, notamment par les bras armés de ces deux camps, incarnés par les mouvements Blacks Lives Matter, d’un côté, et Proud Boys, de l’autre. Une simple étincelle pourrait mettre le feu aux dizaines de millions d’armes automatiques détenues dans le pays. Car l’auto-défense est un droit enraciné dans la mentalité américaine depuis les fondateurs des treize États fédérés issus des premières colonies, alors en prise avec les Indiens. Un droit gravé dans la Constitution des États-Unis, loi suprême du pays acceptée le 17 septembre 1787 et dont le deuxième amendement stipule : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. »

7 novembre 2020

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