Editoriaux - Justice - Réflexions - 5 novembre 2019

Un intellectuel pour la peine de mort !

Pas plus que mon ami Gilles Antonowicz, qui a écrit une remarquable biographie de Pierre Pucheu, Jean-Louis Harouel ne sera invité dans les médias pour parler de son dernier livre Libres réflexions sur la peine de mort. Il me semble d’une élémentaire honnêteté de réparer cette injustice.

Quel crime de lèse-intelligence et moralité a donc commis cette personnalité qui n’est qu’agrégé de droit, professeur émérite de l’université Panthéon-Assas ? Il vient de publier un livre favorable à la peine de mort. Son analyse, pour être « iconoclaste et originale », devrait faire réfléchir tous ceux qui n’ont pas pour vocation de demeurer assoupis dans la certitude de leur irréprochable humanisme.

Jean-Louis Harouel est un traître par rapport à la doxa dominante puisqu’il était convenu, une fois pour toutes, que seul le peuple, dans ses tréfonds vulgaires, si peu délicats et civilisés, pouvait encore ici ou là exprimer son désir de peine de mort parce que certains crimes particulièrement odieux l’avaient indigné, lui faisant perdre tout sens de l’éthique des beaux quartiers et de la pureté en chambre.

Circonstance accablante, on ne peut dénier à cet auteur le talent, l’argumentation, la dialectique, l’aptitude à savoir répondre aux démonstrations considérées comme les plus décisives en faveur de la justification de l’abolition.

L’essentiel de sa perception critique tient dans la dénonciation de « la religion des droits de l’homme » qui lui apparaît « comme la continuatrice de vieilles hérésies oubliées qui manifestaient une grande désinvolture à l’égard de la vie des innocents, tout en professant un amour préférentiel envers les criminels, considérés comme d’innocentes victimes ».

Je ne vais pas continuer à écrire masqué. Pour ma part, j’ai toujours été, en ma qualité d’avocat général, hostile à celle-ci et le citoyen que je suis n’a pas varié. Donc, on pourrait s’étonner que j’attire l’attention sur un point de vue qui contredit ma conviction profonde.

D’abord, on a le droit de s’intéresser à ce qui, pour ou contre son opinion, vient l’éclairer ou la combattre. Ensuite, et surtout, j’ai la confirmation de ce que je n’ai cessé de développer dans les conférences et les échanges citoyens où inéluctablement arrivait la question de la peine de mort. À tous les éléments de pensée et de langage censés démontrer l’inutilité et la malfaisance de cette dernière, il était possible, voire facile, d’opposer socialement et techniquement une réplique pertinente.

Aussi, pour emporter l’adhésion à ce que je perçois tout de même comme un progrès de notre humanité, il convient de se défier de l’objectivité prétendue venant légitimer son abolition pour accepter l’intuition viscérale et chevillée au corps et au cœur, si on croit à la transcendance, que ce châtiment irréversible ne relève pas de notre droit – même si le Code pénal l’a un temps admis – et de notre pouvoir.

En outre, aussi sceptique que je sois à l’égard des erreurs judiciaires invoquées qui résultent souvent d’une collusion entre des avocats influents et des journalistes davantage obsédés par une absurdité sulfureuse que par le souci de la vérité banale, j’ai accepté cette pensée forte et évidente que cette peine absolue exigeait une justice absolue. Et il serait ridicule d’oser énoncer une telle certitude en toutes circonstances, pour le factuel comme pour l’intime.

Même si on partage mon appréciation, reste que le livre dérangeant, donc stimulant, de Jean-Louis Harouel met aussi l’accent sur une faillite capitale de notre exécution des sanctions criminelles. Parce que cette dernière est plus qu’imparfaite et choquante – pourquoi un condamné ne devrait-il pas purger intégralement sa peine alors que la douleur que son crime a causée est perpétuelle ? -, il y a, à intervalles réguliers, au fil des monstruosités, un désir sourd de retour de la mort, aussi impossible qu’il soit à cause de la Convention européenne.

Robert Badinter nous avait promis une perpétuité réelle. Il n’a pas tenu parole, de sorte que le prurit lancinant de la sanction de mort est plus un besoin vindicatif de dénoncer le scandale moral et judiciaire de ces durées relatives d’incarcération qu’une passion authentique, chez la plupart, de l’éradication du criminel.

Un intellectuel pour la peine de mort. Il faut rendre grâce à Jean-Louis Harouel d’avoir jeté un pavé brillant et nécessaire dans l’univers de la bien-pensance qui ne se questionne jamais.

 

Extrait de : Justice au Singulier

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