Suite de la tribune publiée le 3 décembre.

Depuis 2013, les aléas climatiques se succèdent comme jamais auparavant. 2013, 2014, 2017, 2019, 2021, 2022. La grêle, le gel, les excès d’eau, la sécheresse… Le rendement moyen diminue fortement et met à mal l’équilibre économique des exploitations. Autrefois, lorsque la production baissait, le prix était revalorisé. Ce n’est plus le cas. Car il y a pléthore de stocks. À cause de la baisse de la consommation, d’une part, et de la crise du Covid, d’autre part.

Une augmentation des contraintes environnementales dont le coût n’est pas compensé par l’État

De très nombreux viticulteurs se sont engagés dans une certification environnementale (Bio, HVE[1]). D’autres, sans certification, ont fait des efforts notables en prohibant, par exemple, les pesticides CMR[2] ou en renonçant aux herbicides. Tout cela a un coût : cela augmente le recours aux énergies fossiles, aux heures travaillées, donc les dépenses ; cela diminue le plus souvent la production et, conséquemment, les recettes. Les compensations prévues par l’État sont très très loin de l’impact économique réel. À titre d’exemple, la certification HVE donne droit à un crédit d’impôt de 2.500 euros. L’arrêt du glyphosate à un crédit d’impôt de 250 euros/hectare, plafonné à 10 hectares. Les deux ne sont pas cumulables. Le gouvernement, malgré ses annonces, n’accompagne pas la transition écologique.

À cela s’ajoute aujourd’hui une augmentation des matières premières que la guerre en et les sanctions vis-à-vis de la Russie viennent aggraver : carburant, engrais, produits phytosanitaires, papier, cartons, bouteilles, bouchons, avec une ou deux augmentations de 10 à 15 % depuis le début de l’année et une augmentation annoncée de 25 % en janvier 2023. La semaine dernière, les viticulteurs, comme toutes les PME françaises, ont reçu la lettre d’EDF leur annonçant des augmentations de 261 % (heures creuses en été) à 423 % (heures pleines en hiver).
Baisse des prix, baisse de la production, augmentation des contraintes et des coûts. La est prise en ciseau.

Si, à Pomerol, un hectare de vigne vaut 2 millions d’euros, les vignes à l’abandon se multiplient un peu partout dans le paysage de l’Entre-deux-Mers. On a même vu, cet automne, des vignes cultivées qui n’ont pas été vendangées. Récemment, l’interprofession bordelaise a suspendu la publication des cours du vin en vrac pour ne pas participer à la spirale vertigineuse d’une dévalorisation collective. Les viticulteurs les plus anciens assurent n’avoir jamais vécu une telle crise depuis les années 50. Un viticulteur sur deux approche de l’âge de la retraite et la génération suivante n’est que très peu intéressée pour reprendre une activité peu rémunératrice. C’est souvent un crève-cœur pour celui qui décide d’arrêter, car les exploitations viticoles se confondent avec l’histoire familiale. C’est comme une chaîne que l’on brise avec la sensation délétère et intime d’en être « le maillon faible ».

En 2020 et 2021, le ministère de l’Agriculture a organisé une distillation de crise (211 millions d’euros) pour diminuer les stocks de vin partout en France, une aide au stockage (30 millions d’euros) pour encourager les viticulteurs à conserver les vins plutôt qu’à les brader. Malheureusement, ce « fusil à un coup » n’a pas changé la donne. Les petites récoltes non plus. Aussi, plutôt que d’aider la distillation, et pour sortir par le haut de cette situation, les viticulteurs de Gironde militent pour un « plan de départ volontaire » de 15.000 hectares de vignes financé à raison de 10.000 euros par hectare[3].

Comment financer ce plan d’arrachage ?

Rappelons en préambule que le vin génère chaque année en France autour de 4 milliards d’euros de recettes de TVA. La seule Gironde 400 millions d’euros.
Le plan d’arrachage souhaité pour pouvoir repartir du bon pied coûterait 150 millions d’euros. Il permettrait donc d’arracher les vignes des viticulteurs qui prennent leur retraite et n’ont pas de suite, de rééquilibrer le marché pour permettre aux jeunes qui s’installent de retrouver la confiance, d’investir et de vivre de leur métier, à ceux qui souhaitent se diversifier de le faire en diminuant leur surface de vignes, au plus grand nombre de rembourser les PGE[4] contractés pendant la crise du Covid…

Ce projet est désormais soutenu par l’ensemble des acteurs de la filière girondine.
Parmi les solutions possibles pour le financer il y a :
- La participation directe de l’État en débloquant les fonds nécessaires comme il l’a fait pour la filière porcine ou pour la filière canard gras. C’est un choix politique.
- L’utilisation d’une partie des fonds de l’OCM vitivinicole[5] en modifiant à la marge les règlements à Bruxelles. C’est sans doute le chemin le plus long. Cette idée semble « insurmontable » pour nombre d’acteurs !
- La possibilité de bâtir un plan local d’arrachage financé par les viticulteurs eux-mêmes et les négociants bordelais au sein de l’interprofession, comme nous l’avions fait il y a 15 ans, en utilisant les CVO[6], mais ce chemin pourtant le plus simple, le plus rapide, possible hier, serait, semble-t-il, interdit par les lois d’aujourd’hui (sic !)...

Dans un deuxième temps se posera la question de l’usage des 15.000 hectares de terres ainsi libérés et le financement d’un plan de reconversion comme l’ont connu par le passé d’autres bassins d’emploi : production d’huile d’olive, élevage, polyculture, reboisement… Pourront alors être utilisés le FEADER[7], le FEDER[8], le FSE[9], fonds européens dont c’est la vocation.

Pour le moment, on assiste à la danse de la patate chaude ! Chacun expliquant que la meilleure solution est de faire appel à l’autre !

Il y a fort à parier que si la française était une seule entreprise de 500.000 personnes qui exporte 1,9 milliard de bouteilles dans plus de 200 pays, dont les recettes œnotouristiques sont de 5,2 milliards d’euros par an, et qu’elle demande un plan social pour sa filiale girondine qui emploie 60.000 personnes et 30.000 saisonniers, son PDG aurait son rond de serviette à l’Élysée, serait reçu à Bercy en grande pompe, et le problème serait vite réglé ! Mais la filière vignes et vin française, ce sont 85.000 exploitations familiales réparties dans 84 départements, qui n’occupent que 3 % de la surface agricole… et qui « ne parlent pas tous d’une même voix »[10] ! Alors l’État procrastine, organise des réunions, autour du ministre, autour de madame la préfète, autour du président de région. Chacun se renvoie la balle ou botte en touche. Pendant ces atermoiements, les viticulteurs se désespèrent. Début janvier commence la période de la taille des vignes et d’aucuns n’auront pas les moyens de la mener à bien. Or, sans la taille, pas de raisins pour le vin.

[1] haute valeur environnementale.
[2] CMR : cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques.
[3] La plantation d’un hectare de vignes coûte environ 15 000 €.
[4] prêt garanti par l’État mis en place pendant la crise du Covid pour pallier le manque de chiffre d’affaires.
[5] L'organisation commune du marché (OCM) vitivinicole est le cadre du droit européen qui fixe les mécanismes de la politique agricole commune (PAC) applicables à l’exploitation de la vigne dans les pays membres de l’Union européenne.
[6] Les cotisations volontaires obligatoires sont payées par les viticulteurs et les négociants sur les ventes de leurs produits.
[7] Fonds européen pour l’aide au développement rural.
[8] Fonds européen de développement régional.
[9] Fonds social européen.
[10] « Vous ne parlez pas tous d’une même voix », c’est le mantra des responsables politiques de notre pays. S’il fallait attendre que tous parlent d’une même voix pour agir, alors, à quoi servirait la politique ?

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4 décembre 2022

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3 commentaires

  1. Le plan est que l’état finance l’ arrachage des vignes en France, et qu’on importe davantage de vin d’Afrique du sud ou Argentine ? Et ensuite, comme pour le paracétamol, l’état financera la réimplantation de pieds de vigne en France.
    Il faut arracher les vignes des vieux viticulteurs qui partent en retraite pour que les jeunes puissent planter leur vigne?

  2. Ne me parlez que de Bourgogne et de Mercurey ! ( à la rigueur de Gewurztraminer ou Tokay hongrois ) ! Lorsqu’il y a qualité, il n’y a pas de surplus. Un vignoble, ça se plante, depuis les Romains, sur un coteau ensoleillé à sol calcaire ; point.

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