Tandis que le président de la République, , se prend les pieds dans le tango corse – forcément conditionné, à tout point de vue – avec les virtuoses bateleurs Simeoni, Talamoni et consorts, l’on apprend que Toussaint Luciani, une personnalité emblématique de l’île de Beauté, s’en est allé pour son dernier voyage, ce dimanche 4 février.

Les continentaux ne le connaissaient guère mais, là-bas, sur cette terre cruelle et roide, si bien décrite par Prosper Mérimée (qui ne la visitera pourtant que dix ans après la publication de sa célèbre nouvelle) dans Mateo Falcone, la renommée de Luciani était aussi solidement établie que le Monte Cinto, point culminant de l’île avec ses quelque 2.700 mètres.

Selon Corse-Matin (6 février), qui lui consacre une nécrologie quasi hagiographique, Toussaint Luciani était une « figure incontournable du monde politique insulaire ». On ne saurait, en effet, mieux dire, tant cet homme d’influence se trouvait à tous les carrefours.

Et le quotidien régional de brosser à grands traits « la vie bien remplie » de celui qui endossera les superlatifs les plus contradictoires :

Polytechnicien, grand érudit, ancien activiste de l’OAS durant la guerre d’Algérie, homme d’affaires en , il a été très présent, dans les années 1980-2000, sur la scène politique insulaire : il a notamment participé à la création de la première Assemblée de Corse. En 1982, il a été élu conseiller régional sous l’étiquette MRG [Mouvement des radicaux de gauche ; il adhérera aussi au PS avant d’en démissionner, NDLR]. […] Partisan d’une Corse autonome, il a d’ailleurs été l’inventeur du concept de la “troisième voie”.

Né en 1937, Luciani sera également, jusqu’en 2001, l’édile de Moca-Croce, minuscule petit village de Corse-du-Sud mais berceau de la depuis des lustres. Mais ce que l’on retiendra de lui était son impressionnant réseautage empruntant tout à la fois, selon des connexions et des imbrications aussi complexes que discrètes, au milieu, à l’OAS, aux milieux autonomistes et au monde des affaires. Avec sa tête à la Ellul ou à la André Pousse, selon les angles de vue et les lendemains de bringue, Luciani était réellement un personnage haut en couleur, tout droit sorti d’un « noir » d’Auguste Le Breton. C’est dire qu’avec sa mort, ce n’est pas seulement une page de la Ve République qui se tourne, mais tout un pan de l’ancien XXe siècle qui s’enracinait encore, peu ou prou, dans les mentalités du XIXe.

Le format contraint de cet article ne permet évidemment pas de rentrer dans les détails foisonnants de la vie d’un homme dont la suprême intelligence et l’affabilité sincère le disputaient avec une coriacité sans compromis. Si cet ancien patron d’Elf Corse ne se caractérisait guère par une existence au-dessus de tout soupçon, reconnaissons qu’il fut l’incarnation de la fidélité même.

Ce proche du colonel Antoine Argoud (polytechnicien, combattant de l’Armée française de la en Afrique, conseiller technique du général de Lattre de Tassigny, avant de rejoindre, en 1961, l’OAS Madrid) sut, par exemple, avec finesse s’appuyer sur ses anciens amis de l’OAS pour conduire ses affaires qui embrassaient des domaines aussi variés que le bois, le ou l’.

Il ne serait pas excessif d’affirmer que le pouvoir républicain jacobin le redoutait ; par son épais carnet d’adresses, Luciani tenait littéralement toute l’île et les relations d’icelle avec la métropole. Pierre Péan relevait significativement qu’“au début des années 1980, le groupe des enquêtes réservées de la préfecture de de Paris s’est intéressé à ses liens avec Jean-Jacques Susini, ancien chef de l’action politique et psychologique de l’OAS, mais l’enquête, jugée par trop “sensible”, a été abandonnée” (Compromissions. La République et la mafia corse, Fayard, 2015). Sans commentaires.

Bref, Luciani, sa vie, ses amis, ses réseaux, ou comment déchiffrer l’insoluble équation corse…

7 février 2018

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