Thierry Ier, toutes les vies d’Ardisson, Dominique Antoine

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Quand l’autobiographie de Thierry Ardisson, Confessions d’un baby-boomer, est sortie en 2006, les conditions n’étaient pas réunies pour rendre le personnage sympathique. Les formules étaient trop ciselées pour être honnêtes, malgré une véritable sincérité. “Tout le monde en parle”, émission culte d’une demi-génération, venait de s’arrêter… et la préface de ce petit livre, présenté en devanture des supermarchés, était de Bernard-Henri Lévy ! L’inoxydable penseur y esquissait un portrait pédant et verbeux de son ami Thierry en symbole de la société du spectacle que théorisa jadis Guy Debord. Il y disait, notamment, qu’Ardisson était toujours en représentation, dans une attitude, sans distinguer le réel de la scénographie.

L’ouvrage de Dominique Antoine est plus profond, plus documenté et bien plus juste que l’ébauche autobiographique qu’il complète, à dix ans de distance. Thierry Ardisson est un paradoxe vivant qui a toujours incarné les travers et les idées de son époque jusqu’à la caricature (c’est ici que Lévy n’a pas tort). Il a été baba-cool en Inde dans les sixties, publicitaire cynique du VIIIe dans les seventies, homme-orchestre amoral et drogué dans les eighties, animateur clinquant et vulgaire dans les nineties. En parallèle, comme en catimini, il a été le créateur d’émissions de grande qualité (“Rive droite”) ou totalement novatrices (“Paris dernière”, “93, faubourg Saint-Honoré”), mettant un peu de panache, d’anticonformisme (léger) et parfois de bonne musique (“Fun City”, de John Barry, bande sonore originale de Macadam Cowboy devenue celle de “93, faubourg Saint-Honoré”) dans la télé. En 2018, dernier avatar, il est donc un baby-boomer riche, marié (pour la troisième fois) à une élégante journaliste, qui a réalisé tous ses rêves de gosse mais s’est perdu en chemin. On ne fait pas plus dans l’air du temps.

L’originalité de cette biographie, sous les divers masques d’un homme brillant et ondoyant, est de dégager certaines constantes et de revenir sur quelques morceaux de bravoure audiovisuels, devenus « cultes », donc, en regard de la fange actuelle. Appuyé par des entretiens avec la famille et les proches de Thierry Ardisson, la lecture de ses livres et le visionnage d’une bonne partie de ses émissions, Dominique Antoine brosse, avec indulgence mais sans complaisance, le portrait de fond d’un homme cultivé et méticuleux, qui aime autant l’esthétisme de la mise en scène que la provocation gratuite, qui a besoin de faire du bruit et d’attirer la lumière – en un mot, une sorte d’enfant hyperdoué et égoïste, qui a besoin d’aller trop loin pour être sûr d’être aimé.

Ainsi patiemment décrit, Ardisson – mais cet avis est éminemment personnel – n’est pas le soixante-huitard antipathique et jouisseur que l’on pense. C’est un homme du XVIIIe siècle finissant : un petit-bourgeois rêveur, travailleur acharné, défenseur d’un mode de vie traditionnel with a twist, libertin par goût, ambitieux par tempérament, aimant la monarchie quand tout le monde ânonne les valeurs de la République ; un homme qui organise des dîners aux chandelles avec « une pute, un archevêque », selon ses propres termes, qui n’a pas vécu le baroque mais qui s’y retrouve. Narcissique et angoissé, novateur mais pas révolutionnaire, érudit et racoleur, équidistant du dandysme et de l’affairisme. Une sorte de Beaumarchais en costume noir.

Il vaut mieux que son imitation par Laurent Gerra. Il vous suffira de lire ce livre pour vous en convaincre !

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