[POINT DE VUE] Cécile Kohler, otage en Iran : « Privez-moi de tout mais pas de l’Odyssée ! »

La troublante actualité d’Homère, « toujours jeune » décidément, nous donne tout de même quelques raisons d’espérer.
www.pexels.com/fr
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Cécile Kohler et Jacques Paris, ces deux enseignants injustement détenus en Iran pendant trois ans, ont été libérés la semaine dernière. Paris s’est, à juste titre, félicité de cet heureux dénouement. Nos deux compatriotes avaient été incarcérés pour un farfelu motif d’espionnage dans l’une des prisons les plus sécurisées du pays, donc dans des conditions extrêmement dures, physiquement et mentalement.

Un chant entier ou quelques vers pour s'endormir

Parmi les mauvais traitements auxquels les deux Français ont été soumis, il y a la « torture blanche », cette façon d’enlever aux otages tout ce qui pourrait les réconforter ou les aider à supporter leur enfermement. Invitée par Léa Salamé au 20 Heures de France 2, Cécile Kohler a livré, à ce sujet, une anecdote qui nous renvoie à notre plus longue mémoire. Elle raconte que, parmi les livres qu’elle avait conservés, il y avait l'Odyssée d’Homère, dont elle avait le projet d’apprendre l’intégralité par cœur afin de s’aider à trouver le sommeil. Quelquefois, il lui fallait un « chant » entier (c’est le nom que portent les chapitres dans la poésie homérique). D’autres fois, seuls quelques vers lui suffisaient.

Elle est ainsi allée jusqu’au cinquième chant, avant que ses gardiens ne décident de lui confisquer ses livres. Cécile Kohler a alors eu envers ses bourreaux cette désarmante supplique : « Privez-moi de tous les livres, mais pas de l’Odyssée ! »

Nombreux sont les écrivains de notre Histoire récente qui citent les poèmes d’Homère comme les ouvrages qu’ils emporteraient sur une île déserte. Il n’y a pas que de la pose, là-dedans. « Rien n'est plus vieux que le journal de ce matin et Homère est toujours jeune », disait Charles Péguy, en cela d’accord avec Gilles Deleuze, pour qui le pli du journal était « poussière ou brume, inanité », par opposition au livre, « pli de l’événement ».

Tout est dans Homère

C’est vrai qu’il y a tout, dans l’œuvre d’Homère. Il y a ses personnages terriblement humains, avec leurs défauts qui, à plusieurs millénaires de distance, les rendent ultramodernes : Achille est aveuglé par la colère ; Ulysse regrette son foyer mais passe sept ans dans le lit de Calypso ; Hélène méprise Pâris mais ne peut se déprendre de son charme. Il y a des figures de style bouleversantes : quand Hector prend son bébé Astyanax dans ses bras avant de partir à la guerre, il porte son casque et fait peur à l’enfant, qui est comiquement effrayé. Alors, il le remet à Andromaque, sa chère épouse, qui prend Astyanax dans ses bras avec « un rire en larmes ». Quiconque a vécu les rigueurs d’un départ au lointain sentira son cœur se serrer à la lecture de ce vers vieux de presque trois mille ans. Homère a encore inventé le flash-back, lorsque Ulysse attend le sixième chant de l'Odyssée pour raconter au roi des Phéaciens les dix ans d’aventure qu’il vient de traverser.

Par une amusante synchronicité jungienne, c’est au moment où Cécile Kohler allait attaquer le sixième chant de l'Odyssée, justement, que ses tribulations ont connu une fin heureuse. Et c’est, en partie, l’œuvre de l’aède grec qui l’aura fait tenir.

Alors qu’Olivier de Lagarde, dans la revue de presse d’Europe 1, relevait, ce matin, un sondage réalisé pour le Centre national du livre selon lequel 50 % des 12-19 ans « ignoraient qu’un écrivain pouvait être vivant », la troublante actualité d’Homère, « toujours jeune », décidément, nous donne tout de même quelques raisons d’espérer. Lettres classiques et aventure en terrain hostile, cocktail inattendu mais vivifiant.

Note : on conseillera aux lecteurs qui aiment Homère mais n’ont pas le temps de relire l'Odyssée la remarquable série de podcasts de Sylvain Tesson, « Un été avec Homère ».

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Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

20 commentaires

  1. Pas le temps de relire l’Odyssée ? On en perd bien plus pour des activités bien moins valables. Et s’il n’y avait qu’Homère. Je suis triste d’entendre la majorité des jeunes candidats au Jeu des 1000 euros (les meilleurs de leurs écoles) dire qu’il ne lisent que des mangas et assimilés.

  2. Deux « syndicalistes » français en « ballade » en Iran échangés contre une iranienne emprisonnée en France pour « apologie du terrorisme » (voir actualité de ce jour) : voilà le réel, le reste n’est que bavardage stérile et manipulateur.

  3. Comme M. Florac -et nous sommes apparemment les seuls ici, vu la teneur des commentaires- j’ai été touchée hier par l’allusion à l’Odyssée, qui a aidé Cécile Kohler à tenir. Peu importe ici qu’elle ait peu ou prou cherché les mésaventures survenues à son couple : ce n’est pas le sujet. Deux autres détenus célèbres nous ont fait part récemment de ce qui les a aidés en prison : Sarkozy (dont je ne dirai pas plus parce que je n’ai pas lu son livre), et surtout Boualem Sansal, qui tirera sans doute de son expérience éprouvante des méditations très intéressantes. On pourrait faire une étude passionnante des lectures de prison marquantes ! Pour en revenir à Cécile Kohler, une information me manque : s’agit-il de l’Odyssée en langue grecque, ou en français ? (interrogation légitime : elle dit bien par ailleurs avoir appris Hafez en phonétique…) Et que faisait ce livre dans sa valise, pour ce voyage-là ? Qui qu’elle soit (et pour ce que j’en vois, il s’agit d’une jeune femme jolie, fine, intelligente), ce compagnonnage avec Homère dénote une âme d’une hauteur certaine.

  4. Elle aimait l’Odyssée, mais c’est plutôt l’Iliade qui était son actualité.
    «  pas le temps » de lire Homère ? C’est la seule phrase de cet article qui me fait tiquer.
    Si vous n’avez pas le temps, prenez-le….

  5. Il serait bon de rappeler que ces 2 syndicalistes FO éducation nationale.
    Jacques Paris en était a son 15 ème voyage en Iran.
    Ils avaient eu l’idée géniale de rencontrer des délégués syndicalistes iraniens.
    Évidemment, pour le pouvoir iraniens , c’est comme aller rencontrer des opposants au régime.
    Où comment chercher les ennuis..

    • Bonne remarque cher Vert100.
      Je suis à me demander si M. Florac est un journaliste tant ses investigations sont approximatives, ou bien l’apologue d’une cause unique à la manière des députés LFI (je dis bien : »à la manière »).
      Une chose est sûre, il n’a aucune compassion pour les chrétiens d’Orient.

    • Il est clair que nous ne savons pas tout sur les véritables motifs de cette arrestation !
      De même que cette libération arrive à point nommé, comme pour remercier Macron d’avoir interdit de survol du territoire national aux avions militaires américains… 

      • à Zoiseau
        Mais il est vrai que les motifs des souffrances des chrétiens d’Orient et plus généralement des peuples qui les composent et qui ne sont pas tous terroristes sous prétexte qu’ils seraient musulmans ne vous intéressent pas vraiment.

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