Le 1er janvier 1959, Fidel Castro renversait le président Batista. Soixante ans après, Cuba se dote d’une nouvelle Constitution normalement synonyme de davantage de libertés. Boulevard Voltaire a interviewé la journaliste Sol García Basulto : cette jeune femme paye régulièrement le prix de son militantisme contre la dictature cubaine qui n’appartient pas, selon elle, encore au passé. Harcèlements, emprisonnements… tel est le lot quotidien de ces vrais combattants de la liberté, qui méritent plus que bien d’autres le droit d’être entendus.

Peut-on parler de changement de régime après la fin de l’ère castriste à Cuba ?

Penser que l’apparente fin des Castro à la présidence des Conseils d’État et des ministres implique une perte de pouvoir de cette famille est une erreur. Le président actuel n’est autre qu’un employé au service de Raúl Castro. Ce n’est pas un fait déguisé, c’est une réalité qui a été officiellement exprimée le jour de la cérémonie d’investiture de Miguel Díaz-Canel. Même la dictature tente de modifier la législation interne pour transférer la fonction de président au premier secrétaire du Parti communiste, poste encore occupé par Raúl Castro. Le projet de Constitution explique clairement qu’aucun organisme n’est supérieur au Parti communiste et que tous les pouvoirs lui sont subordonnés. De son côté, Alejandro Castro Espín, fils de Raúl Castro, reste, sur décision de son père, au poste de ministre de l’Intérieur, gérant au profit de la dictature le principal organe répressif de l’État. Cela étant, je ne vois aucun changement dans le système de gouvernement ni dans la fin de l’ère castriste. La répression continue, voire s’intensifie, hélas.

Est-il possible, aujourd’hui, de vivre à Cuba lorsqu’on est une opposante déclarée au régime castriste ?

Quand on est citoyen cubain, le verbe “survivre” serait plus approprié. L’opposition interne est préoccupée, évidemment, par le sort des Cubains mais voit son existence quotidiennement menacée par le pouvoir en place. Un opposant à Cuba est exclu de son travail, qu’il soit gouvernemental ou privé, il est quotidiennement harcelé, malmené et même menacé de mort par sa famille, ses amis et par les organes répressifs du système. Un adversaire à Cuba est un survivant. Survivant de l’instabilité économique, survivant de la peur qui règne en maître, survivant à la prison et aux assassinats.

Vous consacrez votre existence à la liberté de Cuba. Quel espoir en l’avenir entretenez-vous ?

Je suis une incorrigible optimiste ! Même si le système n’évolue pas, c’est un fait incontournable que la mentalité populaire, autrefois dominée par le fanatisme et la fierté, mais surtout par la vanité de ses dirigeants, s’est transformée. Le public, qui n’a jamais été un peuple mais un “public révolutionnaire”, est aujourd’hui très déçu, honteux de sa naïveté et conscient de la situation dramatique.

Cuba sort progressivement de son isolement politique et diplomatique. Il paraît difficile, pour vos dirigeants, de garder la mainmise sur l’esprit de vos concitoyens.

Le gouvernement multiplie ses efforts pour garder le contrôle. Raúl Castro, son successeur et le reste de leurs complices semblent sombrer dans une panique sourde. Tout n’est plus que jonglerie et improvisation, leur brutalité apparaît donc au grand jour. Grâce à cela, le monde diplomatique et la communauté internationale ont compris au moins une partie de la vraie nature du régime, une clairvoyance qui était seulement l’apanage de l’opposition locale. Ces erreurs ne font que resserrer l’étau qui les enserre. Les citoyens ont également renforcé leurs contacts avec le monde extérieur. Les réseaux sociaux, la possibilité de voyager et le flux migratoire regrettable de ces dernières années sont, malgré tout, autant d’événements qui ont permis à cette société d’explorer d’autres tendances politiques et de comprendre la réalité.

Qui, à Cuba, a tout intérêt à conserver le régime tel quel ?

Les bénéficiaires. Ceux qui ont fait de la politique une source de revenus, généralement substantielle. Dans un Cuba apparemment communiste, les représentants officiels sont la représentation de la classe supérieure capitaliste. À la différence que, dans ce système, leurs richesses sont illégitimes du fait du détournement de fonds publics et du détournement de ressources. Le gouvernement tolère même les crimes commis par ceux-ci, afin de gagner leur loyauté.

En Occident, la figure de Che Guevara bénéficie encore d’une certaine vénération. La comprenez-vous ?

En tant qu’être humain, vous n’avez qu’une seule mission : amour, liberté, compassion, altruisme… Généralement des fans choisissent une icône qui se démarque par l’un de ces traits ou par plusieurs, comme s’ils n’étaient pas capables de le visualiser par eux-mêmes. Cela semble déjà absurde. Or, ce personnage ne représente aucune des valeurs que j’ai mentionnées. Il a été manipulé et a été vulgarisé, vendu, mis sur le marché. Pour cela, ils ont omis quelques anecdotes qui pourraient affecter son prestige (ndlr : crimes de masse, assassinats. Voir l’interview à Boulevard Voltaire de Ferrán Núñez). La starification de ce personnage a été, en tout cas, un bon produit qui a conquis son marché…

Cuba vient d’adopter une nouvelle Constitution qui reconnaît la propriété privée, le marché et les investissements étrangers. Est-ce un signal positif pour les défenseurs de la liberté ?

Je dois admettre que je me suis enthousiasmée lors de la mise en œuvre du projet de Constitution. Cependant, il ne m’a pas fallu longtemps pour réaliser que quelque chose n’allait pas. Car il ne fait aucun doute que, derrière la reconnaissance des droits de l’homme, des libertés individuelles, des avancées du concept matrimonial et d’autres vertus indéniables du projet, se cachent les intentions perverses de perpétuité, de totalitarisme et d’enrichissement de la dictature. La nouvelle Constitution n’est rien de plus qu’une stratégie visant à prolonger la vie du régime castriste, hélas.

1 janvier 2019

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