Depuis quelques jours, tourne une vidéo, publiée sur Mediapart, le 6 mai, où l’acteur s’exprime sur la situation politique du pays. Assurément, il a du talent et il sait mettre de la conviction dans ses propos, mais doit-on pour autant le prendre au pied de la lettre ? Comment avons-nous pu en arriver là, se demande-t-il, tout de colère contenue, et avec les précautions oratoires de qui veut ne pas prendre la grosse tête. Et très certainement a-t-il raison de pointer du doigt l’amateurisme, l’impréparation du gouvernement, le délabrement du système de santé, la violence du confinement, etc. Nous ne pouvons que lui en donner acte, mais peut-être, aussi, enfonce-t-il quelques portes ouvertes et commet-il quelques contresens.

À qui la faute ? Les choses en seraient arrivées là à cause de « cette folle idée que la santé devrait être rentable » et de « cette obsession de réduire la place de l’État dans l’économie ». Si l’acteur a pris des conseils auprès des professionnels de la santé, il n’a pas jugé bon de consulter ceux de l’économie, à moins qu’il ne les ait pas écoutés. L’aurait-il fait, il aurait appris que, contrairement à ce qu’il prétend, la place de l’État n’a jamais cessé de grandir dans notre pays, jusqu’à devenir protéiforme et ingouvernable.

Mais il convient d’être rigoureux sur ces questions. Sous la conduite des gouvernement successifs, l’État français a augmenté ses dépenses publiques au point que celles-ci représentent, désormais, quelque 55 % du PIB, le plus fort taux observé dans la zone euro, supérieur de 10 % à la moyenne européenne. Faut-il, dès lors, encore étendre celui-ci ? Les infirmières, pourtant, sont en sous-effectifs et les services hospitaliers manquent de moyens, plaide-t-il non sans raison. Mais en économie, il ne faut jamais en rester aux apparences et se faire le porte-parole aveugle des revendications.

S’il est vrai que le système de santé manque de moyens et que les dépenses publiques sont pharaoniques, c’est que ces dernières, sans doute, sont mal affectées, très mal en vérité. Peut-être le personnel alloué à la gestion de la santé (les ARS, etc.) fait-il défaut aux structures opérationnelles de santé. Peut-être les moyens affectés aux différentes couches du mille-feuille administratif (les régions, les départements, les intercommunalités, les communes…) font-ils défaut à d’autres secteurs plus vitaux, etc. Nous n’en avons pas fait une analyse exhaustive mais, à l’évidence, non plus. Aussi, contrairement à l’acteur, nous garderons-nous de froncer les sourcils et de donner des conseils.

Nous nous garderons aussi de recommander la moindre hausse des dépenses publiques avant que ne soit fait l’audit exhaustif des dépenses actuelles et que n’apparaissent clairement les arbitrages auxquels le pays devra se résoudre. Car, l’acteur l’ignore peut-être, le déficit public de l’exercice 2020 sera, lui aussi, pharaonique, et ce ne sont pas les 36 milliards de sa proposition de « taxe Valjean » qui le combleront. À moins de s’asseoir, une fois pour toutes, sur les engagements de Maastricht, mais l’honnêteté intellectuelle consisterait alors à ne taire aucune des conséquences fâcheuses qui en résulteraient !

Vincent Lindon, cependant, n’est pas allé sur ce terrain. Il s’est contenté de rappeler la grande braderie des autoroutes, de Suez, d’Alstom… Braderie que nous déplorons nous aussi, mais qui s’explique par la nécessité de trouver des ressources pour maintenir le déficit de l’État dans les limites des engagements européens. De cela, non plus, l’acteur ne dit mot. Il se garde tout autant de suggérer des pistes de réforme de l’État pour limiter les braderies ultérieures.

In fine, Vincent Lindon se garde de beaucoup de choses, sauf de prêcher la table rase hégélienne et un monde nouveau dont l’histoire, pourtant, nous a appris le cauchemar. « Au métier qu’il connaît, que chacun se consacre », disait Cicéron.

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