Voici huit ans, dans un autre article, je pressentais que la s’éloignerait de la laïcité créée par les réformes kémalistes : « Face aux réticences européennes renaît, sous la forte direction de Recep Tayyip Erdoğan, sa volonté de puissance régionale. Craignons qu’il ne faille qu’une quinzaine d’années pour défaire ce qui avait été fait. » Aujourd’hui, nous en avons la confirmation avec la décision récente du président turc, laquelle refait de Sainte-Sophie un lieu de pratique de l’islam. Les réactions ont été en général limitées au monde chrétien, prudentes mais pour le moins réservées. La dernière en date est celle du Vatican, le pape s’étant déclaré, ce dimanche 12 juillet, « très affligé ».

En léger décalage avec ces réactions, je me fais l’avocat du diable en liant ce choix du gouvernement turc à notre Histoire européenne. La contextualisation d’un événement doit éviter tout anachronisme, on le voit bien avec le débat lancé par les indigénistes sur l’esclavage et le colonialisme, européens bien sûr…

Ce n’est pas la première fois que l’ancienne basilique est amenée à changer d’utilisation… Initialement bâtie au IVe siècle, remplaçant peut-être un ancien temple antique, elle est reconstruite deux cents ans plus tard. Au XIIIe siècle, elle redevient romaine pour quelques décennies, dommage collatéral des croisades. Quand Constantinople tombe en 1453, l’église orthodoxe est transformée en un lieu de culte de l’islam. La révolution de Mustafa Kemal, au nom d’une certaine conception de la laïcité, la désacralise six siècles après. La culture remplace alors le culte…

Sainte-Sophie est porteuse de symboles. C’est un témoin direct de la lutte qu’ont menée l’Europe et la chrétienté, du Moyen Âge aux temps modernes, contre l’expansionnisme violent de l’islam. La basilique n’évoque-t-elle pas la sagesse par son nom grec Hagia Sophia, témoin des racines puisées dans l’Empire romain d’Orient ? Premier lien entre catholicisme et orthodoxie, elle est le fondement religieux d’un potentiel devenir liant Fédération de Russie et Union européenne.

Bien des lieux, en France, ont vu leur rôle changer au fil des siècles. Les chrétiens ont imprimé leur marque sur les sites antiques et transformé certaines fêtes religieuses. La Révolution a laissé quelques traces fâcheuses sur les églises. Un siècle après, l’instauration de la laïcité a confirmé ces allers et retours incessants qui font dépendre tout site cultuel du contexte du moment. La Turquie d’aujourd’hui ne se comporte pas différemment…

Certains ont vu dans l’attitude du président Erdoğan une simple manipulation de politique intérieure. Cette vision est erronée, car le président turc, convaincu que son avenir n’est plus en Europe, a donné libre cours à ce que d’autres nommeraient un « renforcement identitaire ». Sachant que son peuple a besoin de repères, il met en œuvre une autre communauté de destin, et peut-être rêve-t-il aussi de restaurer le califat et le sultanat. Oui, l’histoire a une mémoire longue ; doit-on condamner la Turquie pour ce que nous-mêmes n’osons plus faire ?

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