Editoriaux - Société - 12 juillet 2019

Sacrilège ! Il y va pas un peu fort, Blanquer ?

« Quelque chose de sacrilège a été accompli. » De quoi s’agit-il ? A-t-on encore vandalisé une église de campagne ? Non, il s’agit, plus prosaïquement, du bac. Plus précisément de la rétention des copies par une poignée de professeurs. Ces mots, c’est Jean-Michel Blanquer qui les a prononcés dans une interview donnée au Parisien. Alors, les mots ont-ils encore un sens, en France ? On peut se poser la question.

Des fonctionnaires ont refusé de rendre les copies du bac : faute professionnelle. Peut-être même faute pénale : après tout, ces copies ne sont pas leur propriété. Que leurs revendications soient justes ou pas, là n’est pas le problème : ils sont fonctionnaires et, par définition, le fonctionnaire sert à faire fonctionner l’État, c’est sa fonction ! Mais ont-ils pour autant accompli « quelque chose de sacrilège » ? Un peu comme s’ils avaient volé les saintes espèces dans le tabernacle ! Il est vrai que l’on a fait du bac une sorte de religion. Autrefois, il fallait avoir fait sa première communion. Aujourd’hui, le rite de passage – vers quoi ? On ne sait pas vraiment – s’accomplit dans le bac qui, du coup, en abrégé, porte bien son nom, même s’il racle le fond de la rivière. Notez que lorsque des hosties consacrées sont volées dans une église, il y a longtemps qu’on n’en fait plus toute une affaire. Tout au plus les politiciens locaux s’en émouvront entre l’inauguration d’un rond-point et celle d’une mosquée. Mais ne vous attendez pas aux honneurs des tweets ministériels. Ceux-là sont réservés aux grandes occasions.

« Quelque chose de sacrilège a été accompli », dit le ministre. Même l’emploi du verbe « accomplir » prend une connotation religieuse : « Tout est accompli », lit-on dans l’Évangile de Jean, au moment de la mort du Christ. De la mort, pardon, reparlons-en tout de même un peu, même si ça gêne. Ces mots, le ministre Blanquer les a prononcés quelques heures à peine après la mort de Vincent Lambert. Une lecture distraite des unes de journaux, en ce vendredi matin, aurait même pu laisser penser que cette phrase voulait évoquer cette mort. Jean-Marie Le Méné, président de la fondation Jérôme-Lejeune, n’a-t-il pas déclaré, jeudi, à Boulevard Voltaire, qu’on avait tué Vincent Lambert. Est-ce qu’effectivement « quelque chose de sacrilège » n’a pas « été accompli » ? Mais a-t-on encore le droit de dire que la vie est sacrée ?

Résumons. En France, les profanations de cimetières, d’églises deviennent de simples faits divers. On ne manquera pas, du reste, d’employer plutôt le mot « dégradation », plus juridique, que celui de « profanation », connoté religieusement. En France, on a encore le droit de blasphémer (quoique, à bien y regarder…), mais les ministres sacralisent tout ce qui touche de près ou de loin à la République. D’ailleurs, ne dit-on pas qu’il n’y a rien au-dessus des lois de la République, sans se rendre compte qu’on ouvre ainsi la porte à tous les abus, si l’on y réfléchit bien. En France, on dit que le bac est aujourd’hui dévalorisé. Pourtant, glissement sémantique ministériel aidant, le bac est sacralisé. « Laissez une paroisse vingt ans sans prêtre, on y adorera les bêtes », disait le curé d’Ars. On y est un peu, non, dans un pays où il y a longtemps que l’église n’est plus au milieu du village ?

On a les sacrilèges qu’on mérite.

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