Une crise « honteusement exploitée » : aucune langue de bois chez Philippe Bilger. Il dénonce la vague de libérations de prisonniers pour des raisons sanitaires, et les risques d’une telle politique pour la sécurité publique. Le fait est là : près de 14.000 libérations ordonnées, ces derniers mois, pour prévenir la diffusion du coronavirus en prison. Ou plutôt sous prétexte sanitaire pour prévenir une explosion des prisons elles-mêmes.

Il se trouve toujours un groupe d’ahuris pour féliciter le gouvernement qui prend ce type de décision. L’Observatoire international des prisons, le Conseil national des barreaux, des syndicats et 1.000 personnes ont ainsi signé une lettre ouverte au garde des Sceaux.
« Pour la première fois depuis près de vingt ans, il y a en France moins de prisonniers que de places de prison », écrivent les signataires. « Cette situation fait naître un fol espoir » et n’est « ni déraisonnable, ni dangereux » mais, au contraire, « une mesure de salut public ». Ils y voient le signe que « la volonté politique alliée à la mobilisation de l’ensemble des acteurs de la justice permet de remettre ou de maintenir en liberté des milliers de personnes sans que cela ne présente de danger en termes de sécurité ».

Qu’un tel angélisme émane d’organisations de gauche n’étonne personne. Sans étonner, il fait peur. Plus exactement, il renvoie à une réalité : pour une grande partie de ceux qui nous dirigent, un prisonnier n’est pas un criminel ou un délinquant mais une victime. La victime d’un système oppressif, inégalitaire ou raciste. Ces gens vivent dans un monde fantasmé.
La réalité est, malheureusement, plus simple : dans une société de plus en plus individualiste, qui promeut la satisfaction du désir personnel plutôt que le bien commun, aucune frustration n’est tolérable. Dans une société multiculturelle, l’affrontement entre communautés est une constante ; les exemples ne manquent pas, à commencer par les États-Unis. Dans une société d’immigration de masse, le couple fascination-répulsion n’est paradoxal qu’en apparence. Les prisons sont remplies de gens qui n’ont pas accepté la frustration de leurs désirs : trafiquants de drogue, délinquants sexuels, voleurs avec violence, et tant d’autres produits d’un monde des droits de l’homme sans devoirs collectifs.

Sous prétexte que notre société est ainsi faite, faut-il accepter l’expression criminelle de ces frustrations ? Ceux qui le pensent en seront les premières victimes. Les clients habituels des avocats pénalistes sont rarement des bandits d’honneur. Les grandes causes criminelles sont rares. La plupart sont des délinquants mineurs sans foi ni loi, pour qui rien ne compte que de prendre, par la violence s’il le faut, et détruire, par jalousie ou envie. Le voleur de pain pour nourrir ses enfants relève d’une mythologie éculée.

Certes, les prisons sont dans un tel état que les conditions de détention sont indignes. Cela ne tient pas au système judiciaire mais aux détenus eux-mêmes, et surtout à l’État qui ne finance aucun des travaux nécessaires pour les nettoyer, les rénover et en construire d’autres. Des prisons plus vastes, plus propres, avec encellulement individuel et séparation des catégories de détenus seraient, aussi, plus efficaces. Ceci a un coût. Le coût de la sécurité.

Vider une prison parce qu’elle est pleine peut se faire de deux manières : répartir le trop-plein dans d’autre établissements ou le relâcher dans la nature. Au risque d’une explosion de violence et de dégradations dont le corps social tout entier subira les conséquences. Ce n’est décidément pas notre choix pour la France.

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