Il y a dix ans, les occidentaux s’émerveillaient devant les « printemps arabes ». Qu’en reste-t-il, aujourd’hui ? Rien ou presque.

En effet, ces régimes, une fois déstabilisés par cette lame de fond, tant sociale que politique, vint le temps de Daech, des équipées hasardeuses en et Libye ; puis de la guerre civile. Et, enfin, du chaos.

Pour comprendre comment on a pu en arriver là, il convient de revenir à l’époque de la « Nahda », terme qu’on peut traduire par « renaissance », éclos quand la tutelle ottomane jette ses derniers feux avant d’atteindre son apogée au moment où celle des Français et des Anglais commence à se relâcher. Cette « renaissance » est une interrogation consistant à comprendre comment et pourquoi oriental a décroché vis-à-vis de son rival occidental. À cette question, il y a alors au moins trois réponses.

La première débouche sur la création du parti Baas, tentative d’importation d’un socialisme à la sauce nationaliste mettant l’arabité au-dessus de toutes autres formes de considérations religieuses.

La deuxième voit la naissance des Frères musulmans. Il s’agit là d’articuler deux nécessités : celles de la tradition arabo-musulmane et celles d’un nécessaire progrès, mais limité au seul domaine scientifique.

La troisième est plus minoritaire, s’agissant de salafistes rêvant d’un âge d’or fantasmé, celui du prophète. Longtemps marginalisée, cette école reprend du poil de la bête avec l’arrivée en masse des pétrodollars de la monarchie saoudienne.

Dans l’après-guerre, aucune de ces trois tendances ne s’installe durablement au pouvoir, même si elles ont parfois besoin l’une de l’autre pour y parvenir, quitte à ensuite régler leurs comptes entre elles. À titre d’exemple, Gamal Abdel Nasser, le très laïc président égyptien, s’appuie sur les Frères musulmans avant de faire assassiner Hassan el-Banna, fondateur de cette même confrérie.

In fine, qui en profite ? Tout simplement des militaires s’étant affranchis de ces trois écoles, que ce soit en Libye, en Irak, en Algérie, en Syrie, pour ne citer que ces seuls pays. Dans son essai, Généraux, gangsters et jihadistes, l’orientaliste Jean-Pierre Filiu voit dans ces putschs galonnés non point une rupture avec l’histoire du monde musulman mais plutôt une sorte de continuation historique : celle des janissaires.

De quoi s’agit-il ? D’une caste militaire formée – ironie du sort – par des esclaves chrétiens, élevés dans la religion musulmane et faisant office de garde prétorienne des régimes d’alors. Ces hussards ont parfois des visées politiques, mais qui sont vite réprimées : en 1826, 120.000 d’entre eux, sur 140.000, sont massacrés en Turquie par le sultan Mahmoud II.

À l’exception du Maroc et de l’Arabie saoudite – deux monarchies, ceci expliquant probablement cela –, ce sont donc plus ou moins leurs lointains descendants qui seraient au pouvoir, toujours à en croire Jean-Pierre Filiu. Ce qui expliquerait, hormis une rapacité propre à s’accaparer les richesses de leurs pays respectifs, leur indéniable souplesse idéologique.

D’un côté, ils se veulent rempart contre l’islamisme – ce qui se monnaye assez bien vis-à-vis des puissances occidentales –, tout en nourrissant le même puisque générant une misère sociale propre à son développement. Un jour, ils mettent ces islamistes en prison ; l’autre, ils les libèrent, tel que cela s’est vu durant la guerre civile syrienne, pour ensuite se présenter comme l’ultime rempart contre l’islamisme radical.

La preuve par l’actuel président égyptien Al-Sissi, qui emprisonne son prédécesseur Mohamed Morsi, frère musulman, mais démocratiquement élu, tandis que des milliers de ses partisans sont massacrés dans les rues. Cela avec l’appui des partis salafistes locaux, téléguidés par l’Arabie saoudite, et le soutien des Occidentaux.

Ces derniers sont décidément bien naïfs quant aux subtilités orientales…

12 janvier 2021

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