Editoriaux - Sciences - 22 juillet 2019

Patrick Baudry : « La Lune, bien sûr, nous attend depuis 50 ans, et Mars s’étonne d’être encore seule… »

Entretien exclusif

Des fusées dans le ciel alsacien en hommage à Apollo 11… « La cigogne has landed ! », cinquante ans après le décollage de la fusée Saturne 5 et l’alunissage du module de la NASA, l’oiseau emblématique de l’Alsace a pris la place de l’aigle américain dans les messages codés des ingénieurs et futurs ingénieurs spatiaux de l’Université internationale de l’espace (ISU) qui a pris ses quartiers d’été à Strasbourg. En une semaine, des étudiants de douze nationalités ont conçu et construit cinq petites fusées par groupe de quatre. Ils ont voulu s’associer ainsi aux célébrations du cinquantième anniversaire de l’alunissage historique de la mission Apollo 11 en reconstituant toutes les étapes d’une mission spatiale à l’image de celle qu’a connue le spationaute Patrick Baudry qui, après Jean-Louis Chrétien avec les Russes, a volé sur la navette américaine Discovery.

Reconverti pilote d’essai chez Airbus Industrie, où il a participé au développement des différents modèles, du A320 au A380, Patrick Baudry est aujourd’hui conférencier, consultant en activités aéronautiques et spatiales, en songeant non sans nostalgie à cette Lune à laquelle rêvent tous les spationautes car, m’explique-t-il, « c’est bien la Lune que nous avons abandonnée, elle qui attend de sentir à nouveau sur son sol son prochain visiteur, elle qui passe son temps à contempler cette Terre si peuplée qui n’envoie plus personne lui rendre visite… »

Patrick Baudry s’entretient avec José Meidinger.

JM : Patrick Baudry, vous m’aviez, dans un entretien précédent, fait part de votre impatience devant les lenteurs de la conquête spatiale. « Assez des demi-mesures, me disiez-vous, nous, astronautes, nous voulons poser le pied sur Mars, nous installer sur la Lune, avancer et conquérir ! » Votre souhait est-il en train de se réaliser ?

PB : Assez des demi-mesures ! Oui. Nous en avons souvent parlé, avec Buzz Aldrin, notamment, qui est un ami pour lequel j’ai une profonde admiration, et qui l’a exprimé très clairement il y a trois jours lors de la cérémonie du cinquantième anniversaire d’Apollo XI : « Nous venons de vivre cinquante années de non-progrès », a-t-il dit avec colère.

Alors, oui, mon souhait est en train de se réaliser, et après ces cinquante années où nous n’avons fait que tourner en rond, nous allons enfin recommencer à progresser, à oser, à découvrir et à conquérir. N’oublions pas que les générations futures nous jugeront autant sur la manière dont nous aurons apprivoisé notre planète que sur celle dont nous aurons osé et su explorer l’Univers à travers lequel nous voyageons. La Lune, bien sûr, nous attend depuis cinquante ans, et Mars s’étonne d’être encore seule.

JM : On remarchera sur la Lune, demain, dans cinq ou… quinze ans ?

PB : Il semble que, soudain, tout le monde veuille y aller ! Chinois, Américains, Indiens, Israéliens, Japonais, Européens même – nous verrons. Enjeux géopolitiques, économiques, humanistes même parfois sont exprimés. Tous les habillages sont justifiés lorsqu’il s’agit de business.

Des dates ? Peu importe que ce soit 2024, 2025 ou plus tard. L’élan est donné, et Donald Trump a su le comprendre en donnant un nouvel élan à la NASA, lui demandant de se dépoussiérer un peu. La poussière lunaire, sans doute, l’avait un peu engourdie, ces dernières années… Jim Bridenstine, l’actuel administrateur de la NASA, en a fait les frais, le 7 juin dernier, lorsque le président américain lui a dit en public : « Pour tout le budget que nous dépensons, la NASA ne devrait pas être en train de parler d’aller sur la Lune. Vous devriez être motivés par des objectifs beaucoup plus ambitieux, comme Mars, par exemple… »

La « mode » actuelle semble être de dire qu’aller poser le pied sur Mars est tellement difficile qu’il faut attendre, apprendre, observer, passer par la Lune, etc. Temporisation et inaction trouvent toujours de bonnes raisons. Nous sommes un grand nombre parmi les scientifiques, spécialistes, astro et cosmonautes, à penser que la mission martienne habitée la plus efficace (et la moins coûteuse) serait un vol direct Terre-Mars. Bien sûr, c’est difficile, mais comme le disait le président Kennedy, c’est pour cela que nous allons le faire.

JM : Et l’Europe, comme d’habitude, y assistera en spectateur ?

PB : Et nous en arrivons donc à nous-mêmes, Européens. Votre question laisse sous-entendre que nous ferons comme trop souvent : assister en spectateurs. Mais cette fois-ci, nous pouvons peut-être assister à un sursaut. Musk et Bezos ont tout de même réveillé nos administrations, CNES et ESA, et Airbus s’est mêlé à la partie pour notre plus grand bénéfice, je l’espère. Ariane n’est plus dominatrice et menace de disparaître. Les vols spatiaux habités ne sont pas une des priorités de l’Europe spatiale, mais les enjeux sont tels que la nécessité de se mêler au jeu devient évidente. Envoyer des passagers payants vivre quelque temps à nos frais à bord de l’ISS devient de plus en plus difficilement défendable. Il serait enfin temps de travailler dans la continuité d’Hermès, qui devait nous donner un réel savoir faire et une indépendance en matière de vols habités.

JM : Patrick, vous êtes aussi ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO et envoyé spécial pour « La Paix et les Enfants ». Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux jeunes générations ?

PB : Nos ancêtres ont « découvert » la Terre au péril de leur vie. Ils ont entrepris des périples et des voyages qui, bien souvent, n’eurent de fin que la leur… Saurons-nous nous hisser à la hauteur de leur courage et de leur ingéniosité ? Saurons-nous faire mieux, en allant toujours plus loin ? Toutes les cartes sont entre vos mains. À vous de trouver le meilleur jeu et, surtout… ne jouez pas perso mais collectif !

Entretien réalisé par José Meidinger

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