Editoriaux - Entretiens - Sciences - 19 juillet 2019

Jean-Loup Chrétien : « Avec les Russes, nous avons donné le meilleur de nous-mêmes dans cette aventure en orbite »

Entretien exclusif

Le général Jean-Loup Chrétien, pilote de chasse puis spationaute au CNES, est le premier Français, le premier francophone et le premier Européen de l’Ouest dans l’espace, en 1982, lors de la mission franco-soviétique PVH (premier vol habité). Il est également le premier non-Russe et non-Américain à effectuer une sortie extra-véhiculaire dans l’espace, lors de la mission à bord de la station Mir.

Pour Boulevard Voltaire, il évoque ses souvenirs mais également les missions spatiales actuelles.

Vous totalisez trois vols, soit 43 jours dans l’espace (Missions PVH en 1982, ARAGATZ en 1988 et STS-86 à bord de l’Atlantis en 1997). Vos deux premiers vols dans l’espace sont des missions franco-soviétiques effectuées chacune après deux ans de préparation à la Cité des Étoiles proche de Moscou. Vous racontez, dans votre livre Sonate au clair de Terre, votre préparation intensive ainsi que la réelle amitié et la profonde estime à l’égard de vos collègues russes. Que retenez-vous de ces expériences hors du commun ?

La plus grande marque forgée dans ma mémoire aura été l’extraordinaire dévouement de nos collègues russes, dans la plus grande abnégation, au fond d’une amitié sincère déjà bien présente au fond de l’âme russe. Nous étions partis en Russie avec deux souvenirs : l’épopée de nos anciens de l’escadron Normandie-Niémen, ces pilotes de chasse français venus combattre aux côtés des pilotes russes pendant la Deuxième Guerre mondiale, et les dizaines de millions de soldats russes morts au combat pendant cette même guerre. La suite s’est passée dans la ligne directe de ces souvenirs, des collègues toujours prêts à nous donner le meilleur d’eux-mêmes dans cette aventure en orbite.

Pour vous, quelle place la Russie a-t-elle aujourd’hui dans cette « course aux étoiles » ?

Leur position actuelle est pour le moins discrète ! Je ne m’aventurerai pas trop dans les raisons, car je ne peux que les deviner. Ils ont une maîtrise indéniable des moteurs de fusée, à tel point que plusieurs licences ont été achetées par les motoristes américains. Ils ne parlent guère de la Lune et encore moins de Mars, ne voulant sans doute pas revivre l’extraordinaire aventure Apollo en compétition avec les USA ou autres pays. Les budgets ne sont pas là et d’autres problèmes financiers moins glorieux semblent ébranler leur administration spatiale. L’avenir nous dira sans doute bientôt comment ils auront réussi à se remettre dans la norme.

Le début du 21e siècle aura été marqué par de grandes avancées technologiques (mise en service du plus grand télescope du monde, détection des ondes gravitationnelles, etc.) et de nombreuses missions spatiales (lancement de rovers sur Mars, mission lunaire chinoise). Pensez-vous que les missions martiennes habitées soient réalisables dans un avenir proche ?

Non. Il nous faudra d’abord nous mettre en conformité avec les nouvelles normes de sécurité. Le voyage vers Mars retenu actuellement dure près de trois ans, sans retour anticipé possible en cas de problème. Les risques sont tels que seul le scénario dit « énergétique » est envisageable. Un voyage conçu à l’intérieur d’une seule « fenêtre », un aller de quelques mois, un séjour sur Mars assez court pour permettre un retour avant la fermeture de la même fenêtre. L’ensemble durerait moins d’un an, ce qui est plus en harmonie avec ce que nous savons déjà faire en orbite terrestre. La principale différence étant qu’en cas d’avarie, le temps de retour sera quand même très supérieur à celui d’un retour anticipé depuis la station spatiale internationale, par exemple. (Les fenêtres sont définies par l’éloignement Terre-Mars qui varie entre un maximum et un minimum liés à la différence entre les temps de rotation de la Terre et de Mars autour du soleil.)

Passionné d’orgue, vous avez appris aux côtés de Pierre Bardon, titulaire de l’orgue de la basilique Saint-Maximin en Provence, et continué à jouer tout au long de votre carrière (vous avez même emporté un clavier dans l’espace…). Pouvez-vous nous raconter comment vous alliez vos deux passions aujourd’hui

L’orgue aura compté pour moi autant que l’aéronautique et l’espace, à cette différence près que j’ai dû me contenter d’un rêve et rester un amateur qui a beaucoup souffert à une époque où ce rêve s’évanouissait. C’est bien Pierre Bardon qui m’a pris par le bras et m’avait escorté à Marseille en 1980 pour acheter un orgue numérique avant de partir à Moscou ! je m’y suis vraiment remis il y a une dizaine d’années et suis la classe d’orgue du conservatoire de Brest auprès de Marta Gliozzi, aussi patiente que Pierre Bardon…
Quand je terminais mes études au collège Saint-Charles à Saint-Brieuc, je lisais un livre écrit par un de nos anciens, amiral breton, entré à l’Ecole navale avant la guerre et muté d’office dans l’Aéronavale. Il avait écrit ce livre, Marin de métier, pilote de fortune*.

Je cherche encore le scénario « énergétique » qui me permettra de rattraper le temps perdu et écrire « Organiste de métier, cosmonaute de fortune ! »

* NDLR : Amiral André Jubelin

Propos recueillis par Florence Martin