Certes, une hirondelle ne fera jamais le printemps, mais elle peut aussi en être l’un des signes avant-coureurs. Un exemple ? Le livre de Jean-Claude Cassely, La Révolte des premiers de la classe.

De quoi s’agit-il ? Tout simplement de ces têtes bien pleines et pas toujours bien faites, bêtes de concours pour grandes écoles qui, fatiguées de programmes Erasmus et de stages dans les places fortes financières occidentales, se demandent si elles ne sont pas en train de perdre leur vie à force de vouloir la gagner.

D’où cette vague de reconversions où l’on voit l’ex-banquier se reconvertir en plombier, l’ancien analyste financier démarrer une nouvelle existence de charpentier ; ne rigolez pas, c’était tout de même le métier du Christ, alors que le seul de la bande à avoir fait des études se prénommait Judas.

En cette période de décapilotade généralisée, dans laquelle la vie paraît avoir de moins en moins de sens, certains tenteraient donc de retrouver un sens à leur vie. Loin des tablettes, du 4G, de ce smartphone devenu doudou pour adulescents demeurés ; plus loin encore de l’humanité « augmentée » qu’on nous promet, de ces hommes qui ne veulent plus l’être, de ces femmes qui ne le sont plus vraiment, de cette déferlante du rien, de cet appel du vide, certains reprennent donc goût à cet ineffable plaisir consistant à dessiner un joli jardin, à préparer un bel enduit de chaux ou tout simplement à aller planter des choux.

Dans les années 70 du siècle dernier, le revival pétaino-écologiste avait envoyé nombre de citadins, généralement fortunés, dans le Larzac. Retrouver la saveur des communautés d’antan, l’entre-soi d’autrefois. C’était brouillon et foutraque, mais cela « faisait sens » pour ceux qui avaient déjà compris que jamais on ne tomberait amoureux d’un ou deux points de croissance. Dès la première bise venue, la plupart d’entre eux sont rentrés chez leurs parents, Gros-Jean comme devant, sachant qu’on peut se les peler méchamment, sur le causse Méjean.

Après ces premiers balbutiements, et ce, une ou deux générations plus tard, d’autres leur ont emboîté le pas. Avec sûrement un peu moins d’allégresse et plus de préparation, ils sont de plus en plus nombreux à redécouvrir l’aristocratie de l’artisanat et du travail manuel, lequel n’est évidemment pas à mettre en contradiction avec l’activité intellectuelle, les deux allant généralement de pair.

En effet, un menuisier bâtissant un escalier a non seulement autant d’or dans les mains que dans les neurones, sachant qu’il ne suffit pas seulement, là, de planter un clou pour accrocher l’ignoble tableau offert par la belle-mère, mais de conceptualiser un édifice permettant aux gens du dessous de monter au-dessus et vice versa. Ce qui est, en gros, le principe de l’escalier, même le plus ahuri de nos lecteurs en conviendra ; après, donner forme physique à ce principe n’est pas forcément à la portée du premier venu.

D’ailleurs, c’est aussi à cela que devrait tendre le journalisme, autre artisanat oublié, avant qu’il ne devienne chasse gardée de cuistres et de jean-foutre prétendant jouer aux directeurs de conscience : chercher une sorte d’harmonie dans le fond, tandis que dans la forme, on s’efforce de polir ses phrases, telles des planches en chêne massif auxquelles on voudrait donner un toucher de satin. Tout en sachant (il va sans dire) que ce qui sera écrit lundi ne sera lu que mardi et oublié dès le mercredi. C’est ainsi. Même les meilleurs journaux ne servent, à la fin des fins, qu’à emballer le poisson.

Pas facile tous les jours, loin s’en faut, même s’il n’est pas interdit de vouloir conjuguer noblesse de l’art et humilité de l’artisanat, tout en sachant que l’escalier du menuisier durera plus longtemps que nos pauvres petits papiers. Servitudes du métier, dira-t-on. Pourtant, l’un dans l’autre, on a connu pire boulot, conclura-t-on.

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