Quoi qu’on pense du défunt, décédé ce mardi 30 août à l’âge vénérable de 91 ans, il aura marqué l’Histoire, même de manière involontaire. Enfant de paysan, Mikhaïl Gorbatchev grimpe vite dans la hiérarchie du Parti communiste, via la filière KGB, seul organisme d’État tenant encore à peu près debout dans une URSS finissante dont le patron d’alors, Youri Andropov, lui servira de mentor.

Ses deux principaux atouts ? Sa jeunesse, d'abord, qui l’amène à succéder à deux vieillissants secrétaires généraux du Parti communiste, le même Iouri Andropov et l’éphémère Konstantin Tchernenko. Le second atout, il le tient de Iouri Andropov, une fois encore, soit une certaine lucidité vis-à-vis de la soviétique, ainsi décrite dans ses mémoires : « Le système était moribond, il avait perdu sa sève vitale et charriait désormais un sang vicié de vieillard. » Arrivé au pouvoir, le 11 mars 1985, il tente de poursuivre les réformes entamées par Iouri Andropov (toujours lui) consistant à lutter contre une corruption endémique et la paupérisation structurelle d’un peuple de plus en plus coupé de ses élites. Bref, tout changer pour que rien ne change et tenter de tout réformer pour sauver ce qui peut l’être encore.

Une sorte de Louis XVI moscovite, donc ? Toutes proportions gardées, il y a peut-être de ça. Le dernier de nos Bourbons s’abstint de faire tirer contre le peuple, Mikhaïl Gorbatchev fera de même, hormis de timides répressions en Géorgie en 1989, en Azerbaïdjan en 1990 et en Lituanie l’année suivante. Solde de ces trois interventions ? 177 victimes civiles, ce qui est peu, comparé aux standards staliniens de naguère. De même, il comprend tôt l’impérieuse nécessité de se désengager du bourbier afghan, piège dans lequel les Américains ont attiré les Soviétiques en 1979 et dans lequel ils tomberont par ailleurs à leur tour, sans l’aide de personne, en 2001, avant de piteusement abandonner Kaboul, vingt ans après…

À la tête d’une nef faisant eau de toutes parts, Mikhaïl Gorbatchev comprend aussi qu’il lui faut se rapprocher de l’Occident pour remettre à flot son économie. Ses deux principaux interlocuteurs sont Ronald Reagan, qui le tient en haute estime, et Margaret Thatcher, qui considère qu’il sera possible de faire de bonnes affaires avec lui. Dans cet exercice, le défunt excelle. Il vend sa « perestroïka », sa « restructuration économique », sa « glasnost » et la « transparence politique ». Dès lors, la « Gorbymania » déferle à l’Ouest.

Pourtant, le mouvement qu’il enclenche ne tarde pas à l’emporter, quoiqu’il ait pu feindre de l’avoir organisé. Les républiques de l’Est s’émancipent les unes après les autres, le mur de Berlin chute, l’Allemagne se réunifie. Puis, en 1991, un putsch -né, fomenté par quelques derniers caciques soviétiques, l’entraîne dans sa chute. Le nouvel homme fort du Kremlin est désormais Boris Eltsine. Les années qui suivent seront terribles. Les Russes ne voulaient certes plus du communisme, mais souhaitaient-ils pour autant l’arrivée d’un ultralibéralisme sous tutelle américaine ? Rien n’est moins sûr, sachant que la nouvelle Russie se trouve brusquement reléguée au rang d’un pays du tiers-monde. Quant à notre homme, si populaire en nos contrées, il n’obtient que… 0,5 % des voix lorsqu'il se présente contre Boris Eltsine à l’élection présidentielle de 1996.

Rappelons encore qu’après avoir voulu se rapprocher de l’ au sein d’une « maison commune », Mikhaïl Gorbatchev avait dû vite en rabattre, la Maison-Blanche ne voyant manifestement pas d’un bon œil la constitution d’un axe fort allant de Brest à Vladivostok. Comme s’il avait enfin compris qu’il avait été berné. D’où cette déclaration au Sunday Times en 2016 : « La majorité des Russes, comme moi, ne veut pas la restauration de l’URSS, mais regrette qu’elle se soit effondrée. » Vladimir Poutine, son successeur, ne dit pas autre chose depuis des années.

D’ailleurs, si Mikhaïl Gorbatchev, même à la retraite, a souvent été critique vis-à-vis de l’actuel président russe, il n’a pu s’empêcher d’applaudir à l’annexion de la Crimée par Moscou, en 2014. Depuis, le prix Nobel de la paix, vivant de conférences rémunérées et de publicités pour Pizza Hut ou Vuitton, ne s’exprimait que peu, préférant peut-être méditer son étrange destin. Celui d’un homme ayant contribué à faire l’Histoire avant que cette dernière ne l’emporte, cœur et âme, corps et biens.

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31 août 2022

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23 commentaires

  1. Gorbatchev était le Général qui commandait pour livrer une bataille perdu d’avance. Tout, tous les signes avant-coureurs du délitement, du délabrement des contradictions du système communiste soviétique et de sa Nomenklatura annonçaient le crash.
    Tchernobyl, l’Afghanistan, Twist again à Moscou, Hélène Carrère d’Encausse, Matthias Rust (qui se souviendra de lui ? )
    Et en face les forces d’opposition au communisme soviétique n’étaient pas minces Jean Paul II, Reagan, Thatcher, Yves Montand, Costa Gavras, Lech Walesa … Que pouvait faire Gorbatchev ? Tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Mission impossible.

  2. Les soviétiques ne l’aimaient pas, car, d’après certains témoignages, il faisait le contraire de ce qu’il annonçait…le grand-père de Macron en quelque sorte !

  3. La politique des E U est de diviser le monde pour mieux régner et avoir tout le monde à sa botte et on en fait malheureusement parti ce qui va nous conduire à une guerre qui nous dépasse , les américains ne sont les amis de personne .

  4. Il y a 30ans, j’avais comparé Gorbatchev à Louis XVI. Personne ne le faisait alors. Il est logique qu’après un intermède Eltsine/Danton, ce soit Poutine/Napoléon qui soit au pouvoir. L’histoire se répète (la guillotine en moins)

  5. Contrairement à une idée reçue, en 2014 il n’y a pas eu « annexion de la Crimée » mais retour au bercail d’une province russe, en réparation d’une bourde de Kroutchev de 1984, cherchant à récompenser un affidé. La Crimée a toujours fait partie de l’empire des tsars. Que l’on sache, la guerre de Crimée de 1854 s’est faite contre la Russie et non contre l’Ukraine.

    1. Rue de Crimée (avec station de Métro du même nom) , Boulevard de Sébastopol, Avenue Malakoff …..

  6. Pas assez féru de géopolitique ou de l’histoire de l’URSS , mais à en croire certains auteurs ayant écrit sur cette période et son avant sur l’effondrement de l’URSS et de ses satellites , ce bouleversement géopolitique a été mené par deux hommes , le premier à savoir Donald Reagan pour des raisons de convictions politiques, mais aussi du non partage du Monde, mais surtout en y associant le Saint Père en poste à l’époque , Jean-Paul II , qui lui pour des motifs plus personnels (une forte répulsion pour tout ce qui avait trait au communisme ) , ont oeuvré ensemble à la déconstruction de l’empire soviétique , et de ce point de vue , OUI , Gorbatchev en a été le « dindon de la farce »…

  7. Comme vous le rappelez ci justement, on peut apprécier la position américaine qui n’a d’autre but, hier comme aujourd’hui, de conserver l’Europe sous leur domination.

  8. Cette guerre actuelle qui ravage l’ Ukraine est la conséquence directe de la grande braderie que cet individu a organisé en 1990. Il aurait pu au moins exiger des differents territoires abandonnés à eux-mêmes que la Russie récupère les zones russophones ou peuplées majoritairement de Russes. Il a vraiment oeuvré à la déchéance de son pays. Poutine ne fait que réparer les conneries de Gorbatchev depuis 20 ans. Je comprend qu’il soit populaire chez les Americains …

    1. Vous semblez oublier Eltsine. Davantage que Gorbatchev, ce cadre communiste biberonné à la vodka n’a eu qu’une obsession : donner en pâture des pans entiers de l’économie soviétique aux oligarques de son entourage. Des fortunes fabuleuses se sont ainsi constituées, certainement pas gratuitement, avant que Poutine n’y mette de l’ordre.

  9. Il n’avait pas le charisme pour renverser la table, trop inféodé au système des soviets, il n’a pas osé.

  10. La responsabilité des Démocrates américains dans cette affaire est lourde. Ils ont berné Gorbatchev et empêché d’unifier l’Europe. Mittérand fût leur complice le plus sûr. Clinton, Obama et son adjoint Biden ont tout fait pour écraser la Russie et nous en faire un ennemi . Nous en souffrirons longtemps .

  11. Merci de rappeler son score lors des élections de 1996. Les Russes, eux, n’étaient pas atteints de gorbymania.

  12. Hier soir j’ai vu un vieillard qui avait quand même de la lucidité et se sachant près de la mort a laissé un message. Le peuple russe reconnaîtra pas de suite , mais un jour qu’il avait oeuvré pour un rapprochement entre l’Est et l’Ouest mais que l’Amérique avait torpillé ses ambitions. L’Amérique nous entraîne dans un conflit Ulrainien qui risque de nous conduire vers une catastrophe sans précédent.

    1. Vous avez tout compris ! Notre ennemi n’est point ce qui est à l’est, mais l’ôgre d’outre Atlantique qui voit d’un mauvais œil son fond de commerce menacé…

  13. Valéry Giscard d’Estaing aurait dit : «c’est un phare de la pensée mondiale» qui s’est éteint »

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