Editoriaux - Réflexions - Tribune - 12 janvier 2020

Mettre fin à la nationalité de papier

Carlos Ghosn a, dans sa main, un brelan de nationalités : française, brésilienne et libanaise. Il use de ces cartes pour jouer au poker avec la Justice japonaise, passer les frontières et choisir l’espace le plus approprié pour se refaire une santé médiatique, sinon judiciaire. Aucun de ces trois pays n’extrade ses nationaux. Mme Belloubet prétend que rien ne peut interdire le retour des djihadistes français dans « leur » pays, la France étant un État de droit qui ne peut renier ses ressortissants, lesquels ont, en l’occurrence, pour certains d’entre eux, plusieurs nationalités. Enfin, le sinistre clown Belattar, franco-marocain, né en France, se livre à un délit de faciès caractérisé à l’encontre de Jean Messiha. Apparemment, ces trois faits d’actualité sont sans rapport. Pourtant, ils illustrent l’une des évolutions les plus dangereuses de notre époque : la substitution de la nationalité de papier à l’appartenance, charnelle et spirituelle à la fois, à une nation.

On peut, certes, se féliciter de l’équilibre qui a paru, un moment, s’établir entre la personne jouissant d’une certaine autonomie mais reconnaissant ses devoirs à l’égard de la nation dont l’État protège ses droits. Un peu de lucidité amenait à penser que cette réciprocité ne pouvait être abstraitement juridique, comme le pense le philosophe allemand Habermas, avec son absurde « patriotisme constitutionnel », fruit véreux de la repentance, pour le coup, justifiée de l’Allemagne. Dans le rapport entre le citoyen et la cité, et notamment dans l’accomplissement de ses devoirs envers celle-ci, il faut non seulement de la raison mais aussi de la passion, cet amour de la patrie qui est le pendant de la fierté que l’on ressent à lui appartenir. C’est ce couple qui suscite des sacrifices. Le franchissement d’une frontière pour payer moins d’impôts à l’étranger, ou pour aller combattre pour une cause à ce point contraire à des intérêts nationaux qu’elle peut conduire à affronter l’armée de son pays, montre le renversement qui s’est produit.

On peut, certes, se réjouir de la liberté plus grande de passer d’un pays à un autre en fonction de ses intérêts, de ne sortir de son jeu que la carte d’identité qui convient au moment opportun. Mais cet avantage pour un petit nombre est de peu de poids face aux inconvénients pour la majorité : quelle protection peut-on exiger d’un État que l’on a fui, qu’on refuse de servir, voire que l’on a trahi ? Quelle égalité subsiste-t-elle entre la multitude des citoyens que leurs trop faibles moyens assignent à résidence et ceux qui sont des citoyens du monde, c’est-à-dire de nulle part ? Le parlementaire ou le ministre qui possède plusieurs nationalités aura-t-il le sens de la préférence nationale que lui impose sa fonction ou, au contraire, sera-t-il, pour le coup, le cheval de Troie de ce « parti de l’étranger » dont parlait de Gaulle ? Il ne peut y avoir de démocratie que s’il y a un « démos », c’est-à-dire un peuple dont l’identité est assez consciente et l’homogénéité suffisante pour que ses choix démocratiques se fassent au nom du bien commun, de l’intérêt supérieur de la communauté nationale.

La nationalité n’est pas un détail, comme le suggère l’idéologie dominante actuelle. Elle doit correspondre étroitement à la citoyenneté, c’est-à-dire au droit de cité, inséparable de devoirs exigeants. Elle doit donc être difficile à acquérir.

La nationalité ne devrait être acquise que par l’héritage ou la volonté, l’automatisme du droit du sol étant exclu. Elle doit pouvoir, aussi, être retirée à ceux qui ne la méritent pas. La déchéance de nationalité devrait frapper tous ceux qui sont allés combattre avec l’ennemi islamiste. Quant à la double nationalité, ou plus, elle devrait être étroitement limitée à ceux qui ont rendu d’éminents services à la France. Elle est inutile, injuste voire dangereuse dans la plupart des autres cas. L’acquisition d’une autre nationalité devrait faire perdre la nationalité française, de même que sa conservation devrait empêcher d’obtenir la nôtre.

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