Livre : Le Retour des peuples, d’André Bercoff

Il n’est guère étonnant que le précédent livre d’André Bercoff – Les Raisons de la colère – ait été consacré à Donald Trump. Le journaliste et le président ont en commun un verbe haut, un solide bon sens un peu trash et une capacité à se moquer comme d’une guigne de cette rombière prude, compassée et moralisatrice qu’est le politiquement correct, voire à lui tordre le cou et lui faire avaler son rang de perles.

André Bercoff, lui, a en sus l’esprit français qu’entre jeux de mots, humour, traits acérés, il essaime joliment à tous les coins de page de son dernier essai. Ce n’est pas de Trump qu’il s’agit, cette fois – quoique -, mais du Retour des peuples : « À Détroit comme en Corrèze, dans l’Alabama comme dans la Creuse, des hommes et des femmes n’entendent même plus – car ils sont tenus à distance – siffler le train du développement et de la mondialisation heureuse. »

Rednecks et gilets jaunes, même combat. L’adjectif périphérique se décline des deux côtés de l’Atlantique : « Ils sont là, ils attendent : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois que Macron qui poudroie et Soros qui merdoie… » Quand on vous dit qu’André Bercoff coiffe avec panache l’esprit français ! C’est notre Cyrandré de Bercoffac, un roc qui garde le cap et ne ménage pas ses piques, sur la péninsule, la presqu’île – qui craque et se morcelle de toutes parts – en voie d’archipelisation, comme dit Jérôme Fourquet, qu’est devenue la France.

« Quand on fait son déni, on se couche » : c’est le titre d’un chapitre. Et l’on se prépare à de longs cauchemars ? Déni, par exemple, de « la sécession des élites » : « Tout se passe comme si France d’en haut et France d’en bas évoluaient sur des planètes différentes », la première n’ayant « plus physiquement le temps de voir ce qu’il se passe dans les petites villes et les campagnes de leur propre pays, les espaces abandonnés, les emplois perdus, les usines démantelées ». Ou encore déni d’un communautarisme toujours plus bruyant, cette « alliance objective des dealers et des barbus [qui] a créé ces zones de non-droit où la police n’ose plus rentrer, où les pompiers se font caillasser ». Et de conclure par une citation d’Einstein d’une actualité brûlante : « Le monde est dangereux à vivre non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. »

« Mais voilà la coupe était pleine », et ce qui devait arriver arriva : « L’irruption d’individus sans étiquette partisane ou syndicaliste, sans idéologie labellisée aux normes de la doxa électorale traditionnelle, qui se rassemblent sur les ronds-points, hommes et femmes de tout âge, de toute conviction, de toute origine, simplement reconnaissables à une couleur vestimentaire qui leur fut immédiatement signe de ralliement. » Ce retour du peuple sous un gilet jaune « ne ressemble à rien ni à personne », et « les premières réactions en haut furent à la fois ironiques et courroucées : quoi, ces manants n’ont pas encore compris que la France allait mourir sous les effets du CO2, des particules fines et de la pollution automobile ? »

C’est encore, d’ailleurs, alors que la crise des gilets jaunes semble passée, du manteau de Noé d’un écologisme échevelé que l’on recouvre encore aujourd’hui les maux de notre société.

Le retour des peuples, écrit André Bercoff. Deux pas en avant, trois pas en arrière, pourrait-on lui rétorquer. En France, au moins – il est vrai qu’ailleurs, il prend d’autres formes, plus durables parce que résolument électorales -, ce retour semble avoir tourné court. Le peuple, dirait-on, a déjà fait volte-face, tourné les talons, est rentré sagement à la maison.

Enfin, nous verrons. Ce n’était peut-être que la première saison ? Ce « yellow submarine », comme l’appelle André Bercoff, n’a peut-être pas replongé en profondeur, attend son heure, affleurant à la surface. Car elles sont toujours là, ces « raisons de la colère » si limpidement décrites par cet essai, qui ont provoqué « Le Retour du peuple ».

À lire aussi

Ni France des homards, ni France des kebabs… on a le droit ?

Pour la porte-parole du gouvernement, exit le jambon-beurre, la quiche lorraine, le gratin…