Editoriaux - Histoire - International - Table - 3 juin 2018

L’Espagne « roja y rota » (rouge et brisée)

On connaît l’exclamation que les phalangistes espagnols proféraient souvent à propos de l’Espagne : “¡Antes roja que rota!” (plutôt rouge que brisée !). Eh bien, après la formation du nouveau gouvernement socialiste, soutenu par l’ensemble des forces sécessionnistes, on risque d’avoir les deux à la fois : une Espagne rouge et brisée.

Et pourtant, les deux grands partis du Système auraient pu très bien éviter d’en arriver là. Mais pour cela, il aurait fallu que le pays et cette chose désuète, ringarde, qu’on appelait jadis « le bien commun » aient pour eux une quelconque importance. Or, une seule chose compte pour ces gens, pour la superclasse aux commandes, aussi bien en Espagne qu’ailleurs : le pouvoir à tout prix, et tant pis si le pays éclate, tant pis si le pays s’en va à vau-l’eau !

C’est pourquoi, afin de parvenir à tout prix au pouvoir, le nouveau Premier ministre, Pedro Sánchez, n’a pas hésité à accueillir – moyennant des concessions restées dans l’ombre – les voix de tous ceux qui ne sont unis que par la haine contre l’Espagne : indépendantistes catalans de droite et de gauche, sécessionnistes bon chic bon genre du Pays Basque, ex-terroristes basques de l’ETA qui, grâce à l’argent et au pouvoir reçus, ont daigné arrêter de tuer, ainsi que les communistes de Podemos et toute sa ribambelle de groupuscules.

C’est pourquoi aussi, de l’autre côté, Mariano Rajoy n’a pas bougé un doigt, alors qu’il aurait pu parfaitement empêcher la motion de censure qui l’a fait tomber. Or, il aurait dû, pour cela, démissionner de lui-même, dissoudre le Parlement et convoquer des élections… où les sondages, voilà le problème, le donnaient largement perdant, la victoire ayant été remportée par Ciudadanos, le parti qui, grâce à sa fermeté dans le conflit catalan, a doublé en quelques mois les voix prévues par les sondages. Certes, Ciudadanos n’aurait pas pu gouverner sans le soutien d’un Partido Popular minoritaire, une perspective qui ne plaisait nullement à Rajoy, lequel a tout misé sur l’espoir de passer dans l’opposition et de renverser la vapeur d’ici aux prochaines élections.
Le Partido Popular réussira-t-il à renverser la vapeur et à regagner l’estime des Espagnols, plus que mécontents de la façon défaillante dont il a géré la crise catalane ?

Quel sera le prix que les gens feront payer au Partido Socialista pour toutes les concessions qu’il devra inévitablement faire aux forces indépendantistes qui le soutiennent ? C’est là la grande question. Le peuple espagnol qui, bafoué à tous égards par son oligarchie, plonge souvent dans l’indifférence ; ce peuple dont le cœur, pourtant, saigne enfin pour les blessures infligées à sa langue, à son histoire et à son identité, va-t-il se laisser impunément faire ? Vu les réactions des gens simples, de l’homme de la rue, face au nouveau gouvernement, on peut espérer que le peuple espagnol ne se laissera plus faire.

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