Le bel effort de trois journalistes du Point qui ont cherché à classer les 238 chansons des est à saluer.

Même si, à mon sens, il est vain et désespéré.

D’abord parce qu’il est absurde de laisser croire que la subjectivité, même pluraliste, des goûts peut se parer du caractère serein et incontestable de l’objectivité. On le voudrait bien en matière artistique, mais même expliqué, un choix n’est jamais que la résultante d’une vision personnelle et d’un tempérament. Rien de plus, rien de moins.

Mais surtout parce que, pour les Beatles, une telle sélection est aberrante.

Je me souviens de leur premier disque, acheté aussitôt.

Je me rappelle leur premier concert à l’Olympia, j’y étais.

Je me remémore ma déception naïve quand j’ai appris que, sous l’influence de Bob Dylan, ils s’étaient mis à user de drogues à outrance. Ce conformisme, dans cet univers où ne pas se droguer était d’une insupportable normalité, n’a jamais détourné ma passion pour ce quatuor qui était si doué ensemble que chacun, longtemps après, a été brillant de ses propres ailes.

J’ai conscience, pour demeurer honnête, que je suis d’une partialité assumée à leur égard. Ils ont métamorphosé la musique rock et pop.

J’ai adoré les quatre personnalités qu’ils étaient en dépit de leurs différences de caractère, de leurs divergences musicales et de leur antagonisme politique, puisque je suis persuadé qu’au-delà du rôle de Yoko Ono et de la rivalité narcissique et technique entre Lennon et McCartney, le ressort fondamental de la dissolution du quatuor, au mois d’avril 1970, a été la prise de distance quasiment idéologique de Lennon par rapport à une musique et à des textes sans véritable engagement.

En gros, lui était un authentique révolutionnaire attiré par les marges et McCartney un prodigieux classique jamais étranger à la finalité commerciale et au consensus populaire. Cette fracture capitale n’a gangrené que la fin, elle est demeurée absente ou assoupie durant les fulgurantes années de gloire indépassable. La compétition tant ressassée entre les Beatles et les Rolling Stones n’a jamais mis en péril la supériorité des premiers, hors technique musicale, pour l’aura et la mythologie.

L’exercice du classement est voué à l’échec parce qu’appréhender isolément les chansons du groupe néglige le fait qu’il s’agit d’une œuvre, même si cette définition peut apparaître pompeuse mais justifiée. Aucune des compositions des Beatles ne mérite un opprobre entier. Au pire, la musique compense la relative pauvreté, mais si efficace, des paroles des débuts. L’économie générale de leur fabuleux bilan est à considérer sans s’arrêter trop vite à telle chanson qui serait décevante ou trop longuement à telle autre qui serait magnifique. Les unes appellent les autres qui vous font revenir aux premières. Une œuvre constitue chacun de ses éléments tel un apport irremplaçable.

Celle des Beatles est une formidable coulée qui a des faiblesses – parfois délibérées : il faut plaire à ces minettes enthousiastes et hystériques – et des pics incontestables. Je ne pourrais jeter aucune chanson pour ce motif déterminant que chacune, à sa manière simple, accessible ou sophistiquée, révèle l’extraordinaire inventivité d’un groupe qui, au fil d’une progression artistique à la fois consciente de sa valeur mais attentive à toutes les technologies, s’est plu à démontrer que dans tous les genres il était le meilleur. Parce qu’il savait épouser toutes les formes et les richesses de la composition musicale, de la ballade au rock pur, de la chanson sentimentale ou nostalgique jusqu’à de splendides pastiches, comme « Rocky Raccoon » sur le registre du western, sans se départir de textes de plus en plus profonds, équivoques, sulfureux ou ambigus.

Les Beatles sont inclassables, mais j’avoue qu’après avoir lu le classement du Point, j’ai succombé à la tentation de réentendre leurs chansons.

La même magie, comme si c’était yesterday !

Extrait de : Justice au Singulier
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