Editoriaux - Le livre de l'été - 28 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (38)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.


Chapitre XVI

Lorsqu’il vit la face tuméfiée d’Elie, Charbel comprit. Alors que Françoise s’effondrait, criblée de balles, il renversa la table d’un coup de pied. Mathieu avait suivi. Sortant leurs armes, ils ripostèrent. Obligeant les assaillants à refluer hors de la pièce.
Élie mourut dès les premiers échanges. Un moudjahidine l’avait poussé devant lui au moment où il vit Charbel et Mathieu les viser.
Charbel se tourna vers Mathieu et l’interrogea du regard. Les deux rebelles n’avaient aucun chargeur de rechange et ils ne devaient pas être pris vivants. La cause pouvait leur survivre et ils savaient que cela dépendrait de leur silence. Tenant les assaillants à distance, Charbel regarda son camarade. Il vit Mathieu ouvrir sa veste. Une tache rouge maculait son flanc droit. Observant sa blessure et son arme, il adressa à Charbel un sourire fataliste. Ce dernier hocha la tête. Il avait compris. Avec lenteur, posément, fidèle à lui-même jusque dans la mort, Mathieu retourna son arme contre sa tempe et tira. Charbel ne ressentit aucune émotion. Le corps du chef des Renseignements s’affaissa sans vie. Dans le vacarme des rafales et les sifflements des balles, Charbel regarda ses mains. Il lui restait un demi-chargeur. Le calcul était simple, il n’avait aucune chance. Retournant le canon du pistolet sur son cœur, il s’apprêta à tirer, puis se ravisa. Il ne mourrait pas de sa propre main. Ce serait insulter vingt ans de lutte et de combat inutile. Au fond d’un ghetto, entouré de cadavres, le chef du gouvernement de la France libre soignait sa rencontre avec saint Pierre. Il espérait simplement que ceux d’en face ne le rateraient pas. Alors qu’il commençait à se lever, il s’aperçut que les tirs avaient cessé.
-Je vous laisse trente secondes pour déposer vos armes et sortir les mains en l’air. C’est mon seul avertissement. La voix était claire et impérieuse.
Charbel sourit en lui-même.
-Et après ? Vous allez me promettre que j’aurai la vie sauve ? À d’autres commandant Saïf. Car c’est bien vous n’est-ce pas ?
-Oui. Tes complices m’ont raté ce matin. Une grave erreur.
-Ce n’est pas la seule à ce que je vois.
-Il te reste quinze secondes.
-Parce que vous imaginez un seul instant que je vais sortir ? Pour troquer cette mort-là contre une exécution publique sous le couteau? Allez-vous faire foutre commandant. Je ne réclame ni pitié, ni mansuétude. Car je n’en ai aucune envers vous. Au nom de tous mes frères que vous avez égorgés, au nom de la liberté et de la mémoire des miens, je ne vous donnerai pas ce plaisir. Trouvez-vous un autre trophée à exhiber aux Croyants.
Ils allaient donner l’assaut, Charbel le savait. Ici se terminait sa vie. Inspirant une dernière fois, il se leva et marcha vers la sortie, tirant jusqu’à ce que son chargeur fût vide. Il jeta son arme et étendit les bras. Une balle l’atteint au thorax et il bascula en arrière. Une dizaine d’ombres menaçantes surgirent dans la pièce. Il parvint à distinguer un visage hirsute et barbu qui le scrutait, il lui sembla entendre crier Trouvez le Russe ! Puis le visage s’estompa. Un calme bienheureux prit possession de son corps. Une dernière détonation retentit et Charbel entra dans le néant.

Chapitre XVII

Fadi tournait en rond dans sa chambre. Il ressassait les mots qu’il avait échangés avec son père. Le rideau s’était déchiré. Il avait peur d’en avoir trop dit. Mais son père avec sa certitude absolue, son rigorisme absurde et ses maximes énoncées comme des slogans éculés l’avaient exaspéré. Il ne supportait plus cette certitude molle et cet aveuglement. Il comprenait à présent pourquoi il avait osé élever la voix. Non parce qu’il professait le mal mais parce que cet homme de sciences et de principe, cette sagesse que Fadi avait admirée toute son enfance et tenté d’égaler se révélait à l’homme qu’il était aujourd’hui : vide. Ce que son père prenait pour de la connaissance n’était qu’une leçon apprise par cœur. Une leçon distillée sous des formes et des mots différents mais qui ne variait pas d’un gramme. Une ignorance crasse.
Progressivement, il se détachait des siens. C’est aussi pour cela qu’il se souciait peu de les convaincre ou de se justifier.

Dehors le crépuscule s’installait. La lueur de l’astre agonisant éclairait la pièce d’une teinte sanglante. Il pensa à Sybille, recluse sous son faux plafond. Abandonnée au bon vouloir d’un homme qui avait été arrêté. S’ils le torturaient et qu’il parlait, elle était perdue et lui avec. Le concierge le connaissait. Le lien serait facile à faire. Sa mère avait frappé à plusieurs reprises à sa porte pour s’assurer qu’il était bien là. Après les mots qu’il avait eus avec Bilal, ce dernier risquait de le garder en plus étroite surveillance. Les sirènes de la nuit l’attiraient comme des bras tendus vers Sybille. Comme un funambule, il se tenait en équilibre et était arrivé à la moitié du chemin. À un point où faire demi-tour aurait été tout aussi difficile que de continuer.

Tous les évènements de ces dernières semaines étaient suspendus à cet instant. La liberté est absolue, Les mots de Jean résonnaient en lui. Rien ne t’oblige à te battre pour ou contre qui que ce soit, semblait répondre Sybille. Face à l’horizon, Fadi serra les poings et pleura. Ce n’était ni de la rage, ni du désespoir. C’était tout le contraire. Le poids qui l’habitait depuis toutes ces années le quittait progressivement. Il sentait ses doutes mollir et s’affaiblir. Vous portez le joug terrifiant de l’aliénation. Plus maintenant. Il comprenait davantage. Frontières, religions et idéaux, autant de notions qui s’effaçaient, autant de barrières qui s’avéraient dérisoires face à sa volonté. Fadi savait contre quoi il se dressait et ce qu’il cherchait à vaincre depuis toujours. C’était radical.
Préparant à la hâte un sac de voyage, il sauta par la fenêtre et glissa le long de la gouttière. Au bout de quelques mètres il vit la maison qui l’avait vu grandir. Les murs à l’intérieur desquels avaient résonné disputes et rires lorsque Tarek et lui partageaient leurs jeux. Il pensa à son frère, au bébé qu’il ne verrait sans doute jamais. Et puis à ses parents. La peine qu’ils auraient demain matin, la colère de Bilal et les pleurs de sa mère. Enfin, il pensa à Jean dont le corps avaient été jeté dans les flammes de sa cave. Il voyait Sybille, recluse, obligée de se cacher pour survivre. Toutes ces existences broyées et malmenées par un Mal qui ne disait plus son nom, d’apparence bénigne, mais qui une fois révélé, apparaissait dans son insupportable réalité. Fadi ne pouvait plus faire semblant.

Arrivé devant l’école, le jeune homme s’aperçut que les gardes avaient disparu. Il n’y avait plus trace de sang nulle part. Comme si les évènements de la journée ne s’étaient jamais produits. La cave de Jean fumait encore. Il se força à ne pas s’y arrêter. Rien ne devait le distraire. Il avait besoin de toutes ses facultés. Une vague de détermination mêlée à une sensation de force l’envahit. Ce soir, rien ne l’arrêterait.

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