Le concept de la culpabilité par accusation a été mis en lumière par le grand avocat et juriste américain Alan Dershowitz. Chaque jour qui passe démontre sa pertinence et les ravages que crée cette dérive dans une France qui est devenue le lieu d’un immense contentieux sauvage, spontané et arrogant.

Cette notion ne concerne pas que le champ judiciaire mais la vie intellectuelle et médiatique, avec tous ses débats, et, profondément, le comportement civique de chacun acharné à faire le procès de tous et à considérer que sa seule accusation vaut preuve.

Je suis persuadé que cette dégradation est pour beaucoup, dorénavant, dans la prédominance ostentatoire d’un monde irrespirable et étouffant.

La principale conséquence de ce prurit d’individualisation à charge a été précisément la banalisation, voire l’effacement des règles et des principes de la procédure pénale. Il est de plus en plus vain de réclamer le respect de la présomption d’innocence quand l’essentiel se déroule, au mieux parallèlement à l’action judiciaire, au pire se substituant à celle-ci.

Prenons l’exemple de l’instruction relative à la mort d’Adama Traoré : il est clair qu’avec le verbe surabondant d’, l’information est passée au second plan et que le système de la culpabilité par accusation bat au contraire son plein. À tel point, d’ailleurs, que la multiplication compulsive des actes d’instruction est moins le signe d’une recherche de la vérité judiciaire que la conséquence de l’intimidation des juges tétanisés, à cause des pressions extérieures, à l’idée de clôturer.

Puisque la seule solution acceptable pour la famille Traoré, complaisamment médiatisée, est celle de la culpabilité par l’accusation constante d’Assa.

Sur le même mode, deux classements sans suite et un non-lieu en faveur de n’ont pas la moindre importance pour ses contempteurs, non seulement parce qu’il est présumé coupable sur le plan judiciaire, mais parce que sa culpabilité est dans tous les cas établie, indiscutable à cause de l’accusation des féministes dont la parole est forcément crédible, voire sacrée.

Cette culpabilité par accusation surgit en permanence dans les joutes ordinaires, les incriminations ordinaires. Il n’est plus besoin d’articuler une preuve, la moindre démonstration de ce qu’on avance, puisque accuser, dans l’autarcie vindicative du moi, est à la fois le début et l’aboutissement du procès.

Cette réduction de l’honnêteté à presque rien gangrène même les débats médiatiques où la facilité du ciblage de la culpabilité d’autrui par une accusation sûre d’elle quoique solitaire, impérieuse à proportion de sa légèreté, dispense de la profondeur du dialogue et de la vigueur nourrie des échanges.

Ce poison qui rend coupable parce qu’on l’a décidé par son accusation, sans que quiconque ose vous enjoindre d’aller plus loin, d’être moins sommaire, moins univoque, est un bonheur pour la multitude qui est investie d’un pouvoir de malfaisance inouï, qui peut se livrer avec un sadisme content de soi à des massacres dérisoires ou perturbants, tels de petits maîtres qui, flattés, accusent, sans même se demander s’il y a matière…

Cette culpabilité par accusation, au lieu de l’accusation par argumentation, m’apparaît comme le fléau redoutable émanant, grâce aux réseaux sociaux, de la mise à disposition de chacun de la faculté, de la liberté, de l’arrogance de faire mal. Puisque plus rien n’est à justifier, tout devient permis. Des réputations sont offensées, des destins brisés, des familles affectées, des honneurs battus en brèche, de possibles innocences saccagées avant l’heure, une bombe étant livrée à chacun pour détruire au singulier.

Cette culpabilité par accusation, qui se multiplie, fait froid dans le dos, fait peur à l’esprit.

La France se déteste.

Extrait de : Justice au Singulier

1 août 2020

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