Editoriaux - Union Européenne - 26 mars 2019

Le Parlement européen à Strasbourg : le village d’Astérix des derniers irréductibles européens ?

C’est un serpent de mer qui agite régulièrement les milieux européens : la bataille du siège du Parlement européen — que se disputent Strasbourg et Bruxelles — ressemble de plus en plus à une véritable guerre des tranchées, marquée par une défiance grandissante envers la capitale alsacienne. Les récentes déclarations de la nouvelle présidente de la CDU allemande en faveur d’un siège unique à Bruxelles ont relancé la controverse.

Mais que l’on ne s’y trompe pas : la volonté affichée régulièrement par une majorité de membres du Parlement européen de vouloir rapatrier leur assemblée à Bruxelles, où siège la Commission, ne tient pas à la seule gabegie financière mise en avant par les adversaires grippe-sou de Strasbourg. Certes, la transhumance mensuelle entre les deux villes de milliers d’élus, fonctionnaires, journalistes et autres traducteurs coûte cher. On avance un coût annuel entre 169 et 203 millions d’euros, dont 18 millions rien que pour les frais de voyage des parlementaires. Certes, l’hémicycle strasbourgeois reste inoccupé 317 jours par an, et ce, pour un coût de fonctionnement de près de vingt millions d’euros par an. Certes, la desserte aérienne de Strasbourg demeure celle d’un modeste aéroport de province… Certes, surenchérissent les écolos, l’empreinte carbone du siège représenterait près de 20.000 tonnes de gaz carbonique par an. Certes…

Mais derrière l’offensive menée contre Strasbourg se profile, en réalité, l’emprise sournoise que la Commission de Bruxelles cherche à étendre depuis toujours sur le Parlement européen, seule instance européenne, contrairement à la Commission, issue de la légitimité du suffrage populaire et qui échappe à son contrôle. Au fil des traités européens, de Rome à Lisbonne, le Parlement de Strasbourg s’est, en effet, octroyé de nouveaux pouvoirs qui vont au-delà de la simple chambre d’enregistrement qu’il a longtemps été…

Le Parlement siégeant à Strasbourg peut obliger la Commission de Bruxelles à se soumettre à une responsabilité politique et même la démettre, via une motion de censure. « La campagne européenne doit être l’occasion de montrer aux Européens que Strasbourg est la ville antidote à cette Europe technocratique, loin des citoyens et au sein de laquelle on ne sait pas qui fait quoi », estime, dans une tribune dans les Dernières Nouvelles d’Alsace , Jean Philippe Vetter, candidat à la candidature LR aux municipales de Strasbourg qui dénonce la frilosité du maire social-démocrate actuel qui, au cours de son mandat, n’aurait guère œuvré en faveur du maintien et de la promotion de Strasbourg siège permanent du Parlement européen.

Ne nous voilons (encore qu’à Strasbourg…) pas la face : remettre en cause le siège strasbourgeois du Parlement européen, inscrit dans les traités, procéderait en fait d’une volonté délibérée d’étouffer toute renaissance politique sur les bords du Rhin.
Et cela, d’autant plus que le nouveau Parlement issu des urnes, en mai prochain, pourrait compter une majorité de députés souverainistes ou anti-Bruxelles, depuis les indépendantistes du Royaume-Uni* à la gauche radicale grecque en passant par le Rassemblement national, la coalition “d’euro-réalistes” initiée par Nicolas Dupont-Aignan avec trois leaders politiques tchèque, polonais et néerlandais, et l’initiative de Matteo Salvini, qui a promis d’œuvrer au Parlement de Strasbourg à une « ligue des ligues, alliance des populismes qui unira tous les mouvements libres et souverainistes qui veulent défendre leurs peuples et leurs frontières ».

À Strasbourg, ce Parlement européen renouvelé pourra, à tout moment, faire sécession, affirmer son autonomie et devenir, en quelque sorte, le village d’Astérix des derniers irréductibles européens…

* Car il n’est pas exclu, à ce jour, que les Britanniques votent aux élections européennes, compte tenu de l’imbroglio actuel sur le Brexit.

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