Editoriaux - Entretiens - Livres - 26 mars 2019

Guillaume Perrault : “Ces fantasmes qui se sont mobilisés autour de Cesare Battisti ont beaucoup choqué les Italiens !”

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Qui est , cet ancien terroriste d’extrême gauche réfugié en France pendant des années, malgré ses condamnations par contumace en pour assassinats ?
Pourquoi en France, des personnalités politiques, des intellectuels et des artistes ont-ils soutenu celui qui vient d’avouer sa culpabilité ?

Réponse, au micro de Boulevard Voltaire, de Guillaume Perrault, auteur de Génération Battisti. Ils ne voulaient pas savoir.


Quatre meurtres qu’il a reconnus et 37 ans de cavale, le terroriste d’extrême gauche Cesare Battisti a enfin été arrêté, en Bolivie. Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs qui est Cesare Battisti ?

Cesare Battisti est un Italien, ancien terroriste d’extrême gauche. Il avait été condamné par la justice italienne par contumace pour deux assassinats et deux complicités d’assassinat en 1978 et 1979 à Milan et dans la région de Venise pendant ‘’les années de plomb’’. On utilise cette expression pour désigner la période de terrorisme à la fois néo fasciste et d’extrême gauche qui a frappé l’Italie entre 1969 et 1982.
Il s’était ensuite enfui en France. Il y a bénéficié de la bienveillance d’une frange d’extrême gauche qui, vers 1981, lorsqu’il y a eu l’alternance en France, a considéré qu’il fallait accueillir sans trop regarder les gens venant d’Italie qui se réclamaient d’extrême gauche.


Cesare Battisti a déclaré ‘’je n’ai jamais été victime d’une injustice, je me suis moqué de tous ceux qui m’ont aidé et je n’ai même pas eu besoin de mentir à certains d’entre eux’’.
Qui étaient les intellectuels qui ont lutté pour la liberté de Cesare Battisti ?

Il faut comprendre que Battisti avait refait sa vie comme auteur de polars. Il était devenu une personnalité parisienne. Il était accueilli dans des émissions de radios publiques et avait pignon sur rue. Ce n’était pas une star, mais quelqu’un qui existait et qui avait une visibilité médiatique. Ces romans étaient salués par Le Monde et Libération en des termes extrêmement élogieux. Il vivait tout à fait ouvertement et participait à des festivals du livre. Cela explique l’ampleur de la mobilisation.
Par ailleurs, il avait refait sa vie et avait femme et enfants. C’est à partir de 1990 qu’il s’installe vraiment en France. Il avait fait un premier saut en France au tout début des années 80, mais n’était pas resté. Il était allé au Mexique et il est ensuite revenu.
En 2004, sa demande d’extradition est acceptée par la France. C’est à ce moment-là que l’affaire devient un scandale d’ampleur nationale. Lorsqu’il est arrêté, il y a une intense mobilisation en sa faveur d’intellectuels, d’écrivains, d’hommes politiques et d’artistes de gauche.
Il y a différents types de soutiens à distinguer. Vous aviez d’un côté les convaincus et les croyants qui considéraient qu’il était innocent et qu’il était un héros; exemple type, Fred Vargas, la romancière à succès.
Et de l’autre, les gens qui étaient en empathie idéologique totale avec sa vision des années de plomb et du terrorisme. Il se refusait d’ailleurs à employer ce terme pour désigner ce qu’il avait fait. Les gens le considéraient comme un combattant de la liberté. Pour eux, l’Italie d’Aldo Moro était la même chose que le Chili du Général Pinochet. Ils étaient dans ce délire-là.


Marianne nous rappelle que l’éditeur François Guérif avait à l‘époque comparé Cesare Battisti à Victor Hugo durant son exil.
Comment peut-on expliquer l’élan de romantisme qui s’est emparé d’une certaine sphère intellectuelle française à l’égard de Cesare Battisti ?

D’abord, il y a l’influence du gauchisme dans une certaine génération. Les gens qui soutenaient Battisti étaient globalement âgés. C’étaient souvent des gens qui avaient connu les années 70, époque durant laquelle on a joué avec l’idée de prendre un révolver et de faire la Révolution.
Ils avaient une espèce de complexe vis-à-vis de Battisti et se disaient que ce type avait été plus courageux qu’eux, qu’il avait été jusqu’au bout de ses idées, contrairement à eux qui avaient été petits bras. Ils considéraient qu’ils s’étaient arrêtés sous Pompidou juste avant de commettre l’irréparable alors que lui avait commis l’irréparable. Il fallait donc être solidaires de ses erreurs ou solidaires de ce qu’ils considéraient être une lutte, qu’il avait hélas perdue. Il y avait le côté noblesse des vaincus, tous ces fantasmes qui se sont mobilisés autour de Battisti.
Évidemment, tout cela a beaucoup choqué les Italiens. Eux ont eu des centaines de morts et de blessés pendant les années de plomb. Lorsque vous voyez un mort au milieu d’une marre de sang, ce genre de slogans ne vous fait pas du tout rêver…

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