Le livre de l’été : La Guerre au français, de Marie-Hélène Verdier (7)

Un trésor en héritage

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Comme chaque année, à l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre des extraits de livres. Cette semaine, La Guerre au français, de Marie-Hélène Verdier.

L’unité d’un pays fracturé ne se refera pas sans la langue. Le puissant mouvement de destruction, autant dire la guerre, qui travaille l’Europe entière, dans tous les domaines, trouve une complicité dans notre démission : « Les temps ont changé. La société n’est plus la même. Contre les lobbies, on ne peut rien. La langue “évolue”. Il faut s’adapter. » Et patin couffin, comme on dit en Provence. Affamé et en manque, on se rue sur les mots anglais. On lâche du lest sur l’orthographe et les conjugaisons jugées trop compliquées. Sur les mots et la syntaxe. Sur les grands auteurs. Sur la littérature. On féminise, on neutralise.

La langue devient un enjeu idéologique. Or, toute idéologie se nourrit d’inculture. À bout de souffle, pour ne pas dire hystérique, avec des citoyens connectés, qui n’ont plus la maîtrise de leur langue pour penser, notre société ne peut survivre. Comment un élève qui ne comprend pas un texte peut-il comprendre le monde qui l’entoure ? Être performant en quelque domaine que ce soit ? Une démocratie n’a pas besoin de grec ni de latin ? Sauf que notre langue en vient et que nous avons été façonnés par notre langue.

Ce n’est pas la loi du marché mondial et libéral ni celle des lobbies féministes qui vont changer les équinoxes. Ce n’est pas en sexualisant ou désexualisant une langue qu’on donne du travail ! Ce sont des idées d’un autre âge. Mais en ayant intelligence, compétences et culture. Cessons d’être grotesque. Une société sans gratuité s’enfonce dans la barbarie. Sans pour autant donner de travail : le comble ! On pense à ces vers de Patrice de la Tour du Pin : “Tous les pays qui n’ont plus de légende / Seront condamnés à mourir de froid.”

J’ai un grand souvenir de théâtre. C’était dans l’ancienne gare d’Orsay. On jouait Rhinocéros, une pièce qu’on ne joue plus guère alors que la rhinocérite sévit partout. C’est à la fin. Tout le monde est devenu rhinocéros. Bérenger se retrouve seul sur la scène. Sur les murs blancs, des têtes de rhinocéros cernent l’espace. Et je vois Jean-Louis Barrault, je l’entends, dans ce long monologue qui n’ouvre sur rien d’autre que nous qui le regardons, plongés dans le noir, dire passionnément, sobrement, les bras le long du corps, la tête haute : “Je ne capitule pas.” Face à la barbarie dont les visages varient selon les siècles et qui surprend toujours avant qu’en soit démasquée la banalité, il faut que chacun se dise, en tout, et pour tout : « Je ne capitule pas ! »

Je suis Aixoise de cœur et de mœurs estivales. La montagne Sainte-Victoire fait partie de mon paysage mental. Chaque fois que je marche sur ses chemins, je pense à Jacqueline de Romilly, son combat pour l’enseignement et pour les Lettres Classiques. Il est toujours d’actualité. La Grèce, c’est, avec Rome, notre héritage. Je relis ses livres : L’élan démocratique dans l’Athènes ancienne et De la flûte à la lyre. Chaque année, je donnais à mes élèves, quelle que soit la classe, l’éloge de l’homme que fait le Chœur dans Antigone, de Sophocle : “Il n’est pas de plus grande merveille que l’homme…” Savourons ces vers si denses : “Parole, pensée vite comme le vent / Aspirations d’où naissent les cités/ Tout cela, il se l’est enseigné à lui-même/ L’homme à l’esprit ingénieux.”

La langue française se délite. Il ne s’agit pas de fautes d’orthographe mais d’une grammaire vitale qui se perd. Avec notre langue, nous avons un trésor en héritage. On ne dilapide pas un si riche héritage. On le protège et le défend. On l’enrichit. On le transmet.

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