Editoriaux - Presse - 12 février 2020

Claire Bretécher est morte : c’est frustrant…

Il y avait décidément une exception . Pour commencer, elle est la première dame à avoir exercé dans tous les journaux de bandes dessinées des années 60 et 70 : Spirou, Record, Tintin, Pilote et L’Écho des savanes. C’est encore la première à intégrer la « grande presse », avec Le Nouvel Observateur, de 1973 à 1981 – une deuxième exception. Et c’est toujours la première à s’être autoéditée tout en se faisant traduire en plus de dix langues – une troisième exception. Bref, cette femme était exceptionnelle.

Exceptionnelle, la genèse de sa collaboration avec l’hebdomadaire de la gauche bien-pensante le fut tout autant. Ainsi, Jean Daniel lui aurait expressément demandé de railler ses propres lecteurs. Ce furent donc les fameux Frustrés, série hilarante mettant en scène des bourgeois avachis dans des canapés sans fond qui dissertent de leurs petites misères et de leurs grandes contradictions. Un peu comme si Cabu avait transporté son « beauf » dans les colonnes du Parisien libéré.

Dans ce registre, le défunt Gérard Lauzier fit tout pareil dans Pilote. Mais là où, en homme de droite, il y allait au bulldozer, Claire Bretécher préférait, elle, user du scalpel ; ce qui était, somme toute, bien plus cruel. Était-elle de gauche ? Si tel fut le cas, cette gauche était singulièrement adroite.

Cette femme à la beauté objectivement exceptionnelle se disait plutôt féministe, tout en affirmant détester toute forme de militantisme, même et surtout… féministe ; une exception dans le troupeau d’alors. D’ailleurs, elle assurait n’avoir jamais été victime de misogynie dans ce milieu, à l’époque, presque exclusivement masculin.

Logique, car à l’auteur de ces lignes, d’autres défunts, Serge de Beketch qui officiait alors à Minute en même temps qu’à Pilote, et le dessinateur Loro, passé par Pilote pour, ensuite, exercer ses talents à Minute – toute une époque ! – confièrent, jadis : « C’était un ange aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Tous les mâles de la rédaction se seraient battus pour elle. Rien qu’à croiser son regard, on se transformait tous en loups de Tex Avery. »

Toujours selon les mêmes sources, elle n’aurait jamais cédé à aucune de ces propositions, tant pressantes qu’innombrables : « Sa vie privée était un mystère pour nous, exception faite d’une rumeur lui prêtant une liaison avec un bel officier espagnol. En pleine époque franquiste, c’était assez déroutant, même si nous n’avons jamais su si cela était vrai ou non. Mais ça nous faisait tous un peu fantasmer… » Une femme exceptionnelle, on vous dit.

En revanche, c’est très officiellement que Claire Bretécher épouse, en 1983, le juriste Guy Carcassonne, dont les avis sont très écoutés par des personnalités aussi diverses que Michel Rocard, Lionel Jospin ou Nicolas Sarkozy. Il lui donne un fils, alors qu’elle pensait être stérile. Quand il rend l’âme, en 2013, elle qui était déjà connue pour sa discrétion s’efface encore un peu plus.

1983 avait, d’ailleurs, été pour elle un millésime exceptionnel, ayant été fêtée au Festival de la bande dessinée d’Angoulême, avant que l’on ne s’intéresse à sa peinture. Là, nous sommes loin des nénettes à gros nez, ne s’agissant que de portraits dignes des grands maîtres de la peinture à l’ancienne. En 2004, cette œuvre hors du commun sera rassemblée en un sublime et exceptionnel ouvrage, Portraits sentimentaux.

Pour la petite histoire, c’est toujours en 1983 que cette dame publie Le Destin de Monique, bande dessinée consacrée aux… mères porteuses, sujet alors incongru, mais dont l’époque actuelle nous dit qu’elle est en train de devenir notre quotidien.

À tous égards, cette femme d’exception était donc tout bonnement exceptionnelle.

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