Editoriaux - Justice - 26 mai 2019

L’arrogance des justiciers en chambre…

Lorsqu’il n’est pas dans l’exercice de ses fonctions, le policier, quel que soit son statut, peut commettre des délits ou des crimes dans son univers personnel, conjugal et familial. Leur poursuite, puis leur éventuelle condamnation, ne pose pas le moindre problème.

Dans l’exercice de ses fonctions, le policier n’est pas toujours en situation de tension, de conflit, d’affrontement ou de maintien de l’ordre. Si, dans ces circonstances qui ne lui imposent aucune pression particulière, le policier se laisse aller à des transgressions qualifiables pénalement, elles devraient être sanctionnées comme il convient et les victimes obtenir justice.

Mais lors de manifestations violentes, lors d’interventions dans des cités où une minorité terrorise pour protéger ses trafics, quand des fonctionnaires de police s’opposent à des résistances, sont eux-mêmes agressés et se trouvent parfois, à force, dans un tel état de stress et d’énervement qu’ils commettent ce qui ne serait pas justifiable par les exigences de leur mission, les situations deviennent complexes et on ne peut plus appréhender celles-ci de manière manichéenne. La plupart du temps, d’ailleurs, au détriment des forces de l’ordre.

Dans ces cités vivant quasiment en autarcie, où la drogue prospère et fait prospérer, je suis persuadé que la police n’hésiterait pas à intervenir si elle pouvait être assurée, avec le risque d’inévitables dérives – ce ne sont pas des agneaux qui l’attendent et s’en prennent à elle -, d’un soutien à la fois politique et médiatique. Ce n’est jamais le cas puisque les fonctionnaires sont toujours présumés coupables : en général, on focalise sur l’issue en occultant le processus qui l’explique.

Un brigadier-chef CRS de 50 ans fait l’objet d’une renvoi devant la cour d’assises pour violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente. Sa victime, un manifestant contre la loi Travail du 15 septembre 2016, a perdu un œil à la suite du « lancer injustifié » d’une grenade de désencerclement, place de la République, à Paris, précédé par de violents heurts avec la police ciblée par des cocktails Molotov.

Selon l’ordonnance de renvoi, ce fonctionnaire aurait agi de sa propre initiative, sans ordre, en dehors de tout cadre légal ou réglementaire, alors qu’il n’aurait été « ni assailli ni encerclé ni même réellement pris à partie » et que, de plus, il aurait usé de son arme « en cloche » au lieu d’à « ras du sol » (Morandini).

Malgré ces données postulant l’indépendance absolue du brigadier-chef lors de son geste, ne pourrait-on faire valoir que l’autonomie est forcément relative car toujours le résultat d’une histoire tendue et conflictuelle venant s’ajouter à un présent maladroit, imprudent, inquiet, jamais intentionnellement violent. Le milieu où se passe l’événement n’est ni homogène ni aseptisé, pas plus que la garde à vue, sur un autre registre, ne peut avoir l’urbanité d’un salon de thé.

Je ne sais ce qu’il en sera de l’avenir de cette procédure, mais je tenais seulement à attirer l’attention sur la facilité et l’arrogance des justiciers en chambre qui s’imaginent irréprochables dans le virtuel quand la police, elle, est confrontée à un réel parfois éprouvant, souvent dur, toujours menaçant.

Aux vertus, au calme et à la maîtrise qu’on exige des fonctionnaires de police dans les pires circonstances qui soient, qui pourrait oser se dire certain d’être plus irréprochable qu’eux ? Les excellences rétrospectives m’ont toujours agacé.

Je respecte les policiers et les ai toujours défendus quand ils le méritaient, parce que je n’ai jamais sous-estimé la grandeur et les difficultés de leur tâche au quotidien ni surestimé, si j’étais à leur place, ma propre aptitude physique à faire front aux assauts de la malfaisance.

Extrait de : Justice au Singulier

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