Chose vécue hier soir. Invitation à un « apéritif dînatoire ». Cinq personnes. L. ouvre la porte, souriant. M. se tient à distance, masqué. En retrait derrière la porte du salon, il lance : « Je vous préviens, je suis complètement parano ! J’ai peur, je ne veux plus sortir d’ici. Dès que je mets le nez dehors, j’engueule les gens, je n’en peux plus, je deviens fou ! »

Il va passer toute la soirée masqué, seul sur le canapé, à distance de nos quatre fauteuils. Sur la table basse, une assiette personnelle pleine a été déposée pour chacun. Pas question de tendre la main vers un plat commun pour se servir. Lui ne touchera à rien, pas même à son verre. Au moment de se quitter je suis sidérée par son regard halluciné. Je comprends qu’il est, réellement, en train de péter les plombs.

Combien sont-ils comme lui ? Combien de personnes, habituellement sensées, qui se laissent insidieusement gagner par l’hystérie ambiante ? Des gens qui, depuis sept mois, passent leurs journées à écouter les bulletins alarmistes qui, en boucle, dénombrent « les cas positifs », les hospitalisations, les réanimés, les désanimés… Des gens que la peur rend fous, littéralement, et sont prêts à cogner celui qui oserait les croiser sans remonter son masque jusqu’aux sourcils. M. est intelligent, curieusement assez lucide sur son état, mais incapable de se raisonner. Et comment le serait-il, puisque tous, politiques, médecins et médias confondus, se sont transformés en machines à fabriquer de la peur ? Une peur qui, pour certains, est en train de virer à la panique.

On nous parle, à longueur de temps, du manque de lits de réanimation, de la pénurie de personnel, mais ce n’est rien comparé à l’état de la médecine psychiatrique. Un univers très « en tension », comme on dit aujourd’hui.

Dans une tribune au Monde, le 1er juillet dernier, l’économiste Jean de Kervasdoué et le psychiatre Daniel Zagury écrivaient : « Les partis politiques n’abordent les questions de santé que sous leur aspect économique et financier. Il y a fort à parier que, après le choc de l’épidémie de Covid-19, il ne sera pas dit grand-chose de la santé mentale qui, à notre connaissance, n’est pas à l’agenda du Ségur de la santé (lancé le 25 mai). Pourtant, depuis une décennie, la situation est passée de grave à catastrophique. » Dans un monde qui compte 2,1 millions de patients recensés et suivis (pour combien qui ne le sont pas ?) et dont la gestion est géographique, on pourrait rêver que, conformément au principe, « l’égalité règne ». Or, il n’en est rien : « La réalité, depuis vingt ans, est scandaleusement autre, car certains secteurs n’ont plus de psychiatres ! Plus de 1.000 postes ne sont pas pourvus, soit de l’ordre de 20 % des postes du secteur public. »

Et que voit-on se profiler à l’horizon de cette fin d’année « covidienne » ? Une vague d’atteintes psychologiques voire psychiatriques et mentales.

Antoine Pelissolo, psychiatre, chef du service de psychiatrie de l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, le dit au HuffPost : « Nous constatons une augmentation des demandes de consultation, c’est radical. » « L’inquiétude, les perturbations concernent tout le monde, ceux qui ont des antécédents comme ceux qui n’en ont pas », car cette crise sanitaire bouleverse en profondeur notre perception du monde. Non seulement la maladie « nous rappelle que notre corps est voué à disparaître et que nous ne sommes pas immortels », ce qu’on s’appliquait à nous faire croire, mais « l’autre est devenu un vecteur potentiel du virus, un objet susceptible de nous contaminer », ajoute son collègue Samuel Dock. « L’autre être humain, d’habitude le garant du pacte social, est devenu un antagoniste. Face à cette vulnérabilité, la première posture est de considérer l’étrangeté de notre interlocuteur. C’est une révolution totale », dit-il.

Alors, un conseil : fermez le poste et allez prendre l’air. Pur, de préférence…

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