Question cruciale, aujourd’hui, semble-t-il. Récemment, le ministère de la Culture mexicain mettait en cause la marque Zara pour avoir « copié » des « motifs de broderie des peuples autochtones ». Cette intervention s’inscrit dans une longue liste d’accusations de ce qui est nommé « appropriation culturelle », depuis la fin du XXe siècle.

Dans d’août 2018, le sociologue bien connu Éric Fassin analysait et défendait cette notion. Lui qui dénonce le populisme, qui affirme que l’islamo- est pure construction et que la féministe Alice Coffin vient de subir une violente attaque lesbophobe, tout en étant obligé d’admettre que « l’emprunt est la règle de l’art », considère que cet emprunt est condamnable quand il « s’inscrit dans un contexte de domination », mettant dans le même sac la copie de broderies mexicaines et le pillage du Parthénon par Lord Elgin, et allant jusqu’à invoquer « le primitivisme artistique d’un Picasso ». Ce qui distingue l’emprunt « qui ne connaît pas de frontières » de l’indigne « récupération », c’est le « contexte de domination ».

Autrement dit, la Terre entière s’habille en jean denim, c’est-à-dire en toile de Gênes et en tissu de Nîmes utilisés par deux industriels américains associés, Levi Strauss et Davis, tous deux venus d’Europe, pour fabriquer de solides pantalons de travail sans qu’il y ait, si nous avons bien compris, appropriation culturelle. Le port par les hommes du monde entier du fameux costume deux ou trois pièces relève du même innocent emprunt. En suivant bien le raisonnement de Fassin, nous arrivons à la conclusion que les échanges entre cultures et civilisations sont une constante de l’histoire humaine, entre populations diverses dominantes et/ou dominées selon les époques, mais que ce qui fait l’appropriation culturelle, c’est « le sentiment d’appropriation ».

Nous sommes donc fondés à penser que les Romains, empruntant aux Gaulois le tonneau et en diffusant l’usage pour leurs vins, sont des conquérants coupables d’appropriation, mais que les Européens et Américains répandant dans entier leurs inventions techniques ne font que participer aux échanges normaux. Que les Mexicains et autres peuples les utilisent et les reproduisent (voitures, téléphones, ordinateurs…) ne relève pas de l’appropriation, à la différence de ces broderies volées pour lesquelles il faudrait verser des compensations. Les Irlandais, dont la casquette a beaucoup circulé, pourraient s’indigner de cette récupération et dénoncer l’appropriation, et les Équatoriens dénoncer les « panamas » fabriqués en Chine.

Et si nous parlions cuisine ? Bizarrement, ces derniers jours, une accusation brutale à Sciences Po Paris (pourquoi ça ne m’étonne pas ?) fait beaucoup de bruit quand une (tête) chercheuse du CNRS, maîtresse de conférences à l’université du Connecticut, déclare très solennellement : « Le droit contribue à marginaliser les minorités raciales et ethnologiques en accordant à la culture alimentaire blanche française le statut de régime alimentaire privilégié et juridiquement protégé. » Comme le dit avec humour David Abiker sur Radio Classique : « Vous pensiez être un cordon bleu, vous n’êtes qu’un cordon blanc. »

Mais si nous suivons bien ces raisonnements complexes, nous sommes pris en étau : si moi, restaurateur français en France, je fais de la cuisine française, je défends et illustre la blanchitude, ce qui s’apparente à un crime contre l’humanité ; si, dans mon restaurant, je propose du couscous ou un curry à l’indienne ou un goulasch ou une moussaka, il s’agit d’appropriation culturelle, ce qui ne doit pas être loin d’un crime contre l’humanité. J’ai tout juste ?

Difficile d’être plus coincé, mais c’est le but, naturellement. Et nous pensons à la double contrainte de Gregory Bateson, le fameux « double bind », ligotés dans tous les cas puisque moi, Blanc, je ne puis être que coupable quoi que je fasse, y compris sans doute en m’agenouillant, dans ma quête d’une trop facile rédemption.

4 juillet 2021

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