Editoriaux - Médias - Politique - 9 janvier 2018

L’anticomplotisme peut être aussi dangereux que le complotisme

La semaine dernière, Emmanuel Macron annonçait son intention de légiférer contre la diffusion des « fausses nouvelles », notamment en période électorale. Une enquête de la fondation Jean-Jaurès et du site Conspiracy Watch (l’Observatoire du conspirationnisme), réalisée avec l’IFOP, vient opportunément le soutenir en soulignant qu’un courant d’opinion complotiste se développe en France: 79 % des Français y seraient plus ou moins sensibles. Mais cette étude est-elle dénuée d’arrière-pensées ?

Selon Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch et membre de l’Observatoire des radicalités politiques à la fondation Jean-Jaurès, cette enquête démontre que le complotisme est un “phénomène social majeur” auquel moins d’un Français sur cinq échapperait. La plupart des théories du complot (portant sur la vaccination, le SIDA, l’État islamique, les pressions sur les médias, le nouvel ordre mondial… et, bien sûr, l’immigration et le Grand Remplacement) recueillent des niveaux d’approbation “préoccupants”. Les jeunes seraient les plus touchés, ainsi que l’électorat populiste “de gauche ou d’extrême droite”.

Tout ce qui vise à combattre l’obscurantisme est, a priori, bon à prendre – à condition, cependant, de ne pas tomber dans le travers dénoncé en empêchant de s’interroger, au nom d’une vérité toute faite.

On constate que cette enquête vient à point pour renforcer la volonté du gouvernement de lutter contre les « fausses nouvelles », les plus vulnérables étant les jeunes et les électeurs tentés par le “vote populiste”, c’est-à-dire les sympathisants de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Avec des conclusions implicites : formons les esprits des plus jeunes et méfions-nous des extrêmes !

Considérons, par exemple, le rapport des Français à l’immigration. On peut penser que la théorie du Grand Remplacement, conçu comme une stratégie volontaire de substitution de la population française de souche par des immigrés extra-européens, est excessive dans sa systématisation. Mais les problèmes posés par une immigration mal maîtrisée, par l’absence d’intégration, par le multiculturalisme, par les zones de non-droit sur le territoire français sont une réalité qu’on ne peut balayer d’un revers de la main.

Il reste qu’en qualifiant pareillement de complotistes ceux qui fantasment par ignorance et ceux qui s’interrogent sérieusement, en mettant sur le même plan ceux qui contestent que la Terre est ronde et ceux qui critiquent les excès de l’immigration ou de la vaccination, cette étude tend à discréditer tous ceux qui ne partagent pas la pensée officielle sur des sujets qui font débat.

On ne peut, certes, réduire un phénomène qu’on réprouve à la volonté réfléchie de quelques-uns, dans le secret d’un cabinet. Il faut prendre en compte tous les facteurs qui peuvent intervenir, dont le plus important est, sans doute, l’extension d’une pensée unique, qui devient naturellement le seul mode de pensée.

Mais les anticomplotistes ont tendance à considérer que tout ce qui s’écarte de la norme intellectuelle qu’ils défendent est une forme de folie : au lieu d’examiner les faits et de réfuter les thèses de leurs adversaires par des arguments convaincants, au lieu de faire acte d’éducation en commençant par donner l’exemple, ils les rejettent d’emblée dans la déraison et se présentent comme des maîtres à penser irréprochables.

Cette diabolisation, non seulement alimente les comportements complotistes, mais contribue à créer un consensus artificiel: on élude tout débat sérieux, on abandonne tout jugement critique, on oublie cette qualité qu’Aristote et Platon considéraient comme le point de départ de la philosophie: l’étonnement.

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