Editoriaux - International - Société - 16 juillet 2019

La nation de Fichte et la nation de Renan : l’antinomie irrémédiable entre l’Allemagne et la France

Méprisant les sifflets, oubliant l’état de santé physique et politique de la chancelière, le vieux monde d’Emmanuel Macron paradait pourtant pour le 14 Juillet, tentant encore et encore d’accréditer l’idée caduque d’une Europe-État, dotée d’une armée intégrée. Il s’était entouré de chefs d’État à faible capacité militaire et du chef de l’OTAN qui pourrait bien disparaître, tant en raison du souhait américain que de la défection de fait de la Turquie.

Mais le Royaume-Uni, l’autre grande puissance militaire européenne qui le restera après les convulsions du Brexit, était absent.

Quant au mythique tandem franco-allemand, il fait eau de toute part. Car l’âme allemande de toujours n’est pas miscible avec la quête française. Comme l’explique si bien le Pr Anceau dans un ouvrage collectif majeur mais « blackouté » (Qu’est-ce qu’une nation en Europe ? Sorbonne, déc 2018), pour Fichte, la nation est fondée sur le sang et la germanité (y compris encore à ce jour pour les règles de la nationalité) alors que les Français, de Rousseau à Renan, en ont une approche contractualiste : le consensus pour vivre ensemble. Pourquoi une telle irréductible antinomie ?

Tout simplement parce que l’Allemagne bénéficie d’une longue continuité ethnolinguistique alors que la France n’est pas homogène et qu’elle a changé plusieurs fois d’identité. Il lui fallait donc inventer une autre forme de cohésion. Depuis les origines, les Germains parlent germain même s’il y a eu, longtemps, des variantes régionales qui restent encore vivaces. La langue gauloise a été remplacée peu à peu par le latin et par un patois gallo-romain.

Cette désuétude du gaulois a été rapide, au moins au nord, car le serment de Strasbourg (842) utilise déjà; à côté du vieux germain, une langue romane (gallo-romain) qui a survécu au nord (oïl) et au sud (oc). Et il faut ajouter que d’autres langues sont encore parlées : alsacien, basque, breton, kanak, catalan, corse, créole, flamand, gallo, galibi, mahorais, occitan… En vingt siècles, les hexagonaux et périphériques ont subi au moins deux ou trois acculturations en raison des pertes de continuité, de repères et de bagage linguistique et sémantique de tout ce qu’une langue enrichie par les siècles véhicule. Ce qui a rompu souvent des liens historiques et géographiques et amputé les transmissions intergénérationnelles. Sans parler des langues oubliées comme le franc, le burgonde, le wisigoth, le norrois. C’est énorme.

Ceci explique à la fois la force et la contre-productivité des postures politiques allemandes faites souvent de tentation dominatrice, par incapacité à concevoir la diversité qui n’existe pas dans leur héritage.

À l’opposé, si la France est une mosaïque, familiarisée de plus avec l’administration de vastes contrées colonisées en Afrique et en Asie, ce bloc de prime abord si fragile peut se souder – un peu comme les USA – derrière des thèmes fédérateurs, ceux de la République, des libertés, du respect mutuel et de la majorité, de l’État de droit et de la laïcité.
Or, le 14 juillet 2019 a fait voir sous une lumière crue qu’il y a désormais trois France qui se font face : place de la Concorde, celle du système patricien, sifflé ; sur les Champs, celle de la plèbe malheureuse, convulsive, matraquée ; et à l’Étoile, celle des banlieues, oubliant sa nationalité acquise et exaltant – dans une confusion édifiante – sa nationalité perdue.

Le Système semble incapable de comprendre cette scission, et encore moins d’y remédier. Ou bien il s’y refuse. Seul un leader inspiré et énergique pourra le faire : il lui suffira de s’appuyer sur l’immense majorité de nos concitoyens, consultés par référendum sur les sujets majeurs. Mais ils en sont privés depuis bientôt quinze ans (2005) et leur dernier vote a été trahi par les partis aujourd’hui moribonds – sans doute de ce fait –, partis alors majoritaires au Parlement.

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