Editoriaux - Education - Société - 20 octobre 2019

La maison France

Ouvrant un matin mon ordinateur, je lis qu’Esther Duflo* fait meanstream ouvert. J’ai mon premier Afterwork, dans la newsletter (personnalisée) de mon magazine préféré. Là, je dis : « Trop c’est trop !» Le professeur, tapi en moi comme une bête assoupie, sort ses griffes. Qu’il soit permis de rappeler quelques règles du bien causer pour le bon air de notre maison France.

Refaisons, pour l’oreille, les liaisons. Il devient pénible d’entendre, à longueur d’antenne, de grandes filles décoiffées répéter « aprè avoir » et « quan on ». J’aime les mots anglais. Le mot lobby est parfait, tout comme snob et cash. Mais le franglais syntaxique qui désarticule une phrase en dispensant de trouver le mot juste devient odieux. À qui fera-t-on croire que l’on pense tellement dans la langue de Shakespeare qu’on ne trouve plus le mot soupir dans la langue de Molière ? Rappelons la loi Toubon et faisons barrage à la loi Fioraso : commerçons en français et enseignons Proust « dans le texte ».

Le sexe n’est pas le genre grammatical. Le mot « frère » suffirait, à lui seul, à montrer la féminité chimérique de la voyelle e. Sans parler du mot « rire », qui ne caractérise guère la gent féministe. Je dis volontiers « la ministre ». Mais procureure est grotesque, tout comme rapporteure d’une loi. Et quand je vois auteure sur un écran de télévision, je passe mon plumeau Swiffer™. Le problème n’est pas de savoir si un mot est sexué mais de s’émerveiller que Balzac peigne aussi merveilleusement l’intériorité d’une jeune fille dans Modeste Mignon ou le point de vue de deux jeunes mariées dans leurs Mémoires. C’est le mystère de l’écriture, ni masculine ni féminine ni neutre, qu’il faut interroger et non pas nos parties génitales.

L’orthographe française n’est pas phonétique. La dictée, ce n’est pas la twictée. A la fabrique d’orphelins, point n’est besoin d’ajouter « la fabrique du crétin digital ». Je plaide pour le retour à une étymologie qui rend son circonflexe au verbe naître avec son origine et sa fratrie. Rien de tel pour relancer la famille biologique que de redonner vie à « la famille des mots ». Aucun pédagogiste n’a le droit de confisquer une langue : il faut apprendre aux élèves tous les modes et tous les temps. Les élèves, aussi, ont le droit d’exprimer leur juste pensée. Au grand oral du bac, je propose une épreuve obligatoire : la récitation d’un poème. Le début de la Chanson du Mal-aimé, apprise par cœur, avec son cœur, suffirait à tresser la couronne du bachelier : « Un soir de demi-brume à Londres/Un voyou qui ressemblait à mon amour/Vint à ma rencontre… »

« Ô amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie ! » écrivait Hugo. Ô amour de sa langue ! Amour que l’on oublie ! La méconnaissance de notre langue est l’unique obstacle à l’enseignement de toutes les disciplines dans les universités. Et, donc, à l’avenir de notre jeunesse, entichée de Greta. Alain Finkielkraut cite récemment ces mots de Jonas tirés de Principe responsabilité : « L’avenir n’a pas de lobby. » Que sainte Rita, patronne des causes désespérées, l’entende.

*NDLR : Esther Duflo, économiste franco-américaine qui vient de recevoir le prix Nobel d’économie conjointement avec son mari Abhijit Banerjee, et Michael Kremer.

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