La France est-elle vraiment prête à se battre pour le roi de Prusse ?

La France pourrait même ainsi étendre à l’Ukraine, devenue « membre de l’Union européenne », le « parapluie » de sa dissuasion nucléaire, mais à quel prix ?
soldat français OTAN

La frivolité telle que la définissait Hegel dans ses Leçons dans la philosophie de l’histoire empêche certains gouvernants d’appréhender l’ensemble des aspects d’une crise qui pourtant peut leur être fatale. Ainsi peut-il en être de l’intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne, tant qu’elle est en guerre contre la Russie.

Les origines du mal

Il faut remonter à la bataille de Waterloo pour voir l’armée française se battre en Europe, seule contre trois alliés (anglais, prussien et hollandais), car ensuite, quels que furent les régimes politiques (monarchique, impérial ou républicain), la France évita globalement de défier trop fortement l’Empire britannique qui avait vaincu notre Premier Empire dans sa dernière bataille. Plus de deux siècles plus tard, la France appartient toujours à la même alliance, celle des pays dits occidentaux, opposés aux empires centraux, en Ukraine surtout, un peu moins en Iran (« Ce n’est pas notre guerre », a déclaré Emmanuel Macron) et actuellement pas du tout, au moins sur le plan militaire, à la Chine. Les compétiteurs que sont aujourd’hui la Chine et la Russie peuvent être considérés comme ceux qui seront en mesure de s’emparer militairement ou économiquement du « Heartland », ou « zone pivot », que nous avions située, la semaine dernière, à l’est de notre continent.

La France dans l’Union européenne et dans l’Alliance atlantique

Depuis soixante-dix ans, la France appartient à un ensemble européen qui cherche à englober toujours davantage de responsabilités à cette échelle. L’Union européenne a pris davantage de prérogatives dans les domaines financier, économique et de la libre circulation des marchandises et des individus. Dans le domaine de la défense, ce sont encore les États qui assurent la souveraineté de leurs frontières, mais la création de l’Alliance de l’Atlantique-Nord en 1949 en a fusionné les fonctions Renseignement, Logistique et Commandement, fonctions qui se trouvent encore sous la coordination et les ordres d’un officier général américain secondé par un Britannique et dont le troisième homme, depuis le retrait décidé par le général de Gaulle en 1966, est le chef d’état-major allemand de cette structure.

Depuis 2008 et le retour en force de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN, un quatrième général, français cette fois-ci, a été mis en place au sein du commandement suprême à Mons (Belgique) en vue d’en assurer les fonctions d’adjoint au chef d’état-major allemand. De surcroît, un général cinq étoiles de l’armée de l’air et de l’espace française ou, aujourd’hui, un amiral cinq étoiles français assure la direction du commandement suprême de la transformation de l’Alliance. Singulièrement, ce poste de commandement, indispensable à l’avenir technologique de pays situés de part et d’autre de l’océan Atlantique, est voisin à Norfolk (en Virginie) du commandement américain de la transformation. Les Français sont donc amenés à jouer au plan militaire un rôle clef au sein des deux organisations (OTAN et UE) qui coexistent sur les mêmes territoires en Europe avec, aux portes de l’Union européenne, la menace russe.

Le risque de guerre sur le Heartland

L'Allemagne, sous l’égide du chancelier Merz, cherche à devenir à coups de milliards d’euros la première puissance militaire conventionnelle d’Europe. Les Allemands, depuis 2025, ont même stationné une brigade blindée de cinq mille hommes avec leurs familles en Lituanie afin d’aider ce petit pays le plus au sud des républiques baltes à se défendre contre une éventuelle attaque surprise russe.

De leur côté, les Français ont également déployé en Europe orientale des avions et des forces terrestres de moindre importance sur ce Heartland très convoité, notamment en Roumanie. Depuis le 21 mai dernier, l’Allemagne se déclare prête à accorder à l’Ukraine un statut de « membre associé » au sein de l’UE que le président Zelensky rêve de transformer en statut de membre à part entière d’ici 2027. C'est-à-dire demain... Cela pourrait avoir, donc, comme résultat d’impliquer l’ensemble des pays européens, dont le nôtre, dans une guerre conventionnelle défensive contre les Russes qui, pour leur part, continuent à bombarder quasi quotidiennement les villes ukrainiennes avec des drones et des missiles.

La stratégie de Berlin est cohérente historiquement

Aider l’Ukraine* ne pose traditionnellement pas de problèmes à l’Allemagne qui, vaincue en 1945, a perdu certains de ses propres territoires nationaux au profit de la Russie et de la Pologne. La Russie dite occidentale autour de Königsberg, devenue depuis Kaliningrad, portant ainsi le nom d’un ami de Staline nommé Kalinine (« le paysan aux yeux doux »). La Russie, militairement, semble actuellement en difficulté dans ses objectifs de conquête des derniers 10 % des oblasts qu’elle veut contrôler depuis le début des hostilités en 2022. La France va-t-elle ou non aider l’Ukraine et, donc, aussi les Allemands à empêcher les Russes de réaliser leurs objectifs de guerre ? La Russie, si elle était vaincue - si tant est qu’elle le soit un jour -, accepterait-elle de perdre également les territoires récupérés sur l’Allemagne nazie ? Rien n’est moins sûr et en Russie, comme en Iran d’ailleurs, la défaite pourrait se concrétiser avant tout par un changement de gouvernement et l'acceptation pérenne d’un cessez-le-feu signé au minimum avec les Ukrainiens dans le cadre de l’UE.

Le risque qu'impliquerait l'entrée de l'Ukraine dans l'UE

Les Ukrainiens, eux, veulent avant tout récupérer les territoires occupés par la Russie, Crimée comprise. Les mois qui vont suivre seront à cet égard décisifs, non seulement parce que la Russie risque de se retrouver sous une pression européenne, autre que purement financière et économique (bientôt vingt et un paquets de sanctions), mais aussi et surtout parce que l’Union européenne pourrait se constituer en « garante » de la souveraineté territoriale ukrainienne, au risque d’y perdre ceux de ses soldats qui seraient envoyés sur place. La France pourrait même ainsi étendre à l’Ukraine, devenue « membre de l’Union européenne », le « parapluie » de sa dissuasion nucléaire, mais à quel prix ? N’oublions pas que Hegel définissait la « frivolité** » en politique comme étant l’inaptitude de certains dirigeants à anticiper tous les aspects d’une crise pourtant réellement présente. Alors, aujourd’hui comme hier, la France est-elle prête à « se battre pour le roi de Prusse*** » ? Une question à laquelle devront répondre les candidats à la fonction de chef des armées françaises en 2027. Sans frilosité ni frivolité...

 

* N’oublions pas qu’au terme du traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie mettent en place le premier gouvernement ukrainien indépendant depuis le XVIIIe siècle. Le premier chef de l’État ukrainien « indépendant » fut donc l’éphémère « prince rouge », l’archiduc Guillaume de Habsbourg-Lorraine, qui en fut le régent de 1918 à 1920.
** « Frivolität », ce mot n’existait pas jusqu’alors en allemand et définissait par exemple pour Hegel l’attitude du roi Louis XVI qui ne sentit pas venir, le soir du 14 juillet, les fracas bien réels de la Révolution française qui s’annonçait.

*** Une expression qui signifie « se battre pour rien » car, d’une part, le roi de Prusse Frédéric II payait très mal ses soldats et que, d’autre part, le roi Louis XV s’étant allié à lui durant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), n’en avait rien retiré malgré les nombreux succès des armées françaises, dont la célèbre victoire de Fontenoy du 11 mai 1745 du maréchal de Saxe contre le duc de Cumberland : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 15/06/2026 à 12:25.

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Vincent Arbarétier
Ancien officier, docteur en sciences politiques, expert géopolitique et militaire

Vos commentaires

82 commentaires

  1. La fuite en avant d’une Union Européenne qui ne se contente pas de se heurter à des problèmes de plus en plus nombreux mais se fait un plaisir d’en créer bien d’autres.
    Inclure l’Ukraine dans l’UE,c’est donner à la Fédération russe le prétexte d’un CASSUS BELLI dont notre pays n’a vraiment pas besoin dans le contexte actuel.
    Car non seulement l’Ukraine,sans appartenir encore à l’UE,arrive à détruire directement nos filières agricoles,mais de surcroît elle parvient à impacter une trésorerie hexagonale chancelante avec les prêts généreux que nous lui accordons sans aucune garantie de remboursement alors que notre dette abyssale devient une préoccupation pour chaque citoyen français.
    Ce serait une véritable catastrophe pour notre pays!Non seulement d’un point de vue concurrentiel relatif à plusieurs sujets industriels mais par ricochet,une obligation de solidarité militaire dont nous pouvons nous passer!
    Ça suffit!Trop c’est trop!Ursula von Der Leyen et Emmanuel Macron n’ont pas vocation à nous entraîner dans un conflit dont personne ne peut imaginer l’issue!!!

  2. Je trouve incroyable qu’on puisse encore raisonner comme il y a 30 ans. Le problème principal de la défense aujourd’hui n’est pas le budget ni la qualité de l’armement. Le problème principal qui crève pourtant les yeux c’est son peuple. Il y a 30 ans, avec le service militaire et un pouvoir régalien encore présentable, on pouvait concevoir une mobilisation générale pour défendre la patrie. Aujourd’hui c’est illusoire car cette société éclatée, hédoniste, composée de groupes sans valeurs à défendre, avec beaucoup d’individus non patriotes ou la détestation de la France est devenue un sport national qui se joue même dans l’enceinte de l’assemblée nationale, n’a plus d’anticorps pour se défendre. Il est inutile de compter ses rafales, en cas d’attaque massive d’un ennemi, ce serait 1940 en pire. L’esprit de sacrifice pour la nation a disparu.

  3. Vous êtes expert géopolitique ?
    Votre article reprend le discours de l’OTAN dont vous vous félicitez d’ailleurs que deux généraux frabçais « 5 étoiles » aient intégré le commandement. Vous écoquez une  » attaque éclair  » de la Russie contre un pays balte ; vous brandissez une  » menace russe ‘ tout en soulignant que l’armée russe peine à conquérir les 10% restants du Donbass.
    En vous interrogeant sur la possibilité ou non d’un engement de la France dans cette guerre provoquée par les USA et l’OTAN, vous faites preuve de la frivolité dont vous faites reproche aux politiques.

  4. La France se battre… avec quoi? La seule chose sur laquelle les Français sont bien d’accord, c’est d’éviter à tout prix de se défendre.

  5. l’Ukraine dans l’Europe serait une catastrophe, et puis je vous rappeler que sur le front, l’Ukraine est en totale déroute, recrutement quasi impossibles.

  6. Nous savons tous que de 2014 à 2017 Hollande et Merkel ont trompé Poutine et trahi les accords de Minsk pour permettre à l’Ukraine de Petro Porochenko de se réarmer.
    En revanche, vu le complet silence gardé par la presse qui n’en a jamais soufflé mot, le grand public ignore que Macron, Merkel (puis Scholz) et ZELENSKY (successeur de Porochenko) ont également fait obstacle de façon concertée et frauduleuse à l’application des accords signés en Biélorussie en ne mettant pas en œuvre la FORMULE STEINMEIER à laquelle ces dirigeants franco-germano-ukrainien se sont engagés.
    Si cette solution avait été respectée et appliquée comme prévu, le principal contentieux entre Kiev et les autonomistes aurait été résolu dès la fin 1919-début 2020, et cela aurait évité cette actuelle guerre fratricide. De ce point de vue, il est manifeste que la confiance de la Russie de Poutine a été abusée.

  7. En 2016 ou 2017 le CEMA a l’époque le très estimé Général De villiers répondait à une question sur les zones de non droit dans l’hexagone et sur la façon dont on devrait récupérer ces banlieues perdues de la République..il affirmait il y a 10 ans qu’il lui faudrait 10000 ( dix mille ) hommes et qu’il ne les avait pas …! Imaginez aujourd’hui. Quelques CEMA plus tard le dernier en date , le général Marechal Mandon nous prévenait qu’il faudrait se faire à l’idée de voir mourir nos soldats , nos enfants et petits enfants , dans les plaines de l’Ukraine afin de défendre les intérêts d’un zelenski , d’une van der layen et d’un Macron …rien que ça ! Et puis il y’a quelques jours , ce dernier avouait que l’armée française n’était pas prête pour faire la guerre «  conventionnelle «  …pas de drone , pas d’effectif , pas de mobilisation , pas de motivation …et pas d’état major compétent surtout selon les experts militaires ,´les vrais qui ne sont jamais invités sur les plateaux Tv ou à la radio , eux ! ..je ne sais pas vous mais je trouve que ça manque de niac , de pêche , d’entrain de la part de la Grande Muette , malgré l’abnégation de la plupart des troupes , je serais à leur place , je me poserais les bonnes questions , on est très loin de l’état d’esprit d’août 14 me semble t’il

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