Le samedi 15 janvier est la date du baptême de Molière. La Comédie-Française l'avait donc choisie pour rendre hommage à son fondateur. En présence du Premier ministre et du ministre de la Culture, salués par Éric Ruf, l'administrateur général, la soirée pouvait être suivie non seulement à Paris, mais aussi, en direct, dans deux cents cinémas de province. Molière, qui a tant parcouru nos routes du Sud-Ouest, ou Jean Vilar auraient aimé cette « décentralisation » théâtrale : l'emblématique salle Richelieu descendue jusque dans la moindre sous-préfecture de la France périphérique - Villeneuve-sur-Lot pour votre serviteur - par la grâce des Pathé, Gaumont, Kinépolis, Mégarama, Cinéville et de nombreux cinémas indépendants.

Et l'hommage fut réussi : toute la troupe (sociétaires, pensionnaires, etc.) s'est, après la représentation, avancée et chaque comédien a lancé à la salle - aux salles de France - une citation du « patron », comme l'avait nommé Éric Ruf. Autant de fleurs qui fonctionnaient pour les mémoires jeunes ou moins jeunes comme un quiz et qui célébraient la richesse et la simplicité des répliques du maître. Il y eut, bien sûr, un acteur pour s'approcher du buste de et lui demander : « Mais qu'allait-il faire dans cette galère ? »

C'est un peu ce qu'on se disait après la représentation de la première partie : Tartuffe. Sauf que ce n'était pas qui avait mis le pied dans cette galère, mais le metteur en scène Ivo van Hove qui l'y avait enlevé. La première de cette nouvelle création était un événement, car c'était la première fois que la Maison de Molière donnait la première version de la pièce, celle de 1664, en trois actes. On sait que, jouée devant le roi, elle fut rapidement interdite pour ne pas, selon le biographe et éditeur de Molière dans la Pléiade, Georges Forestier, entrer en contradiction avec la nouvelle religieuse de Louis XIV de mise au pas du parti janséniste. Malgré les efforts et les placets de Molière, elle ne fut autorisée qu'en 1667, puis à nouveau interdite (par le président du Parlement de Paris, Louis XIV ayant d'autres chats à fouetter du côté du siège de Lille) avant d'être définitivement autorisée, dans une troisième version, en 1669. De cette première version, on sait peu de choses, mais la critique génétique a pu la reconstituer : trois actes (les actes I, III et IV, en gros, de la version finale) centrés sur les désordres apportés par le personnage du faux dévot dans la maison d'Orgon qui est finalement démasqué. Georges Forestier a publié cette version en trois actes. L'entreprise de restituer cette version originelle et resserrée est louable et même très intéressante ; c'est en outre un excellent moyen d'entrer dans l'essence de l'œuvre et du personnage, mais aussi du comique de la pièce. Jusque-là, tout va bien.

Mais voilà, dans la mise en scène proposée samedi soir, point de comique, peu de rires. Des décors sinistres, une musique permanente accentuant la tension, une vision tragique de la pièce et du personnage. Un contresens évident... Quand rendra-t-on enfin à Molière, à tout Molière, y compris aux pièces dites sérieuses comme Dom Juan qui est d'ailleurs né de cette interdiction du Tartuffe, toute leur force et leur simplicité comiques ? On plaignait les grands acteurs - Denis Podalydès en Orgon, Dominique Blanc en Dorine ou Claude Mathieu en Madame Pernelle - de ne pouvoir donner toute leur mesure comique, corsetés qu'ils étaient dans un parti pris qui n'était pas celui de Molière, qu'il faut d'ailleurs raboter ici ou là pour faire entrer la pièce dans ce moule qui se veut avant-gardiste - façon années 60...

Christophe Montenez, le jeune acteur qui joue Tartuffe, revendique d'ailleurs, dans une interview au Figaro, cette vision : « On ne l'appréhende pas comme un personnage de farce [...]. La pièce est comme une tragédie, le mal est entré chez nous. Comment l'en faire sortir ? » Pour lui, Tartuffe est « sincère ». C'est bien embêtant car la pièce initiale s'intitulait bien Le Tartuffe ou l'Hypocrite... et n'a cessé d'insister sur ce point dans ses placets.

À ce contresens de mise en scène fondateur, il faudrait ajouter une kyrielle de défauts, concessions à l'air du temps qui n'apportent rien à Molière : le prologue ajouté (avec, en prime, la nudité de Tartuffe...), l'épilogue, l'obsession sexuelle, lourde et qui n'a plus rien de drôle. En 1664, Louis XIV avait ri, puis il avait interdit. En 2022, nous n'avons pas ri, mais sommes restés interdits.

Il paraît que cette mise en scène est un fruit du confinement. Comment dire... Il est grand temps de déconfiner et de l'arracher aux vrais dévots tout de sombre vêtus et qui voient le mal partout ! Et qui ne sont pas ceux que l'on croit.

Je le redis : pour une franche immersion dans le jubilatoire, courez voir Les Fourberies de Scapin actuellement données au théâtre Saint-Georges mais aussi en province par Le Grenier de Babouchka.

Et pour (presque) tout savoir sur cette « affaire Tartuffe », lisez, en plus de la version Forestier, l'excellent livre de François Rey et Jean Lacouture, Molière et le roi. L'Affaire Tartuffe.

16 janvier 2022

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