Déclencher la peur dans une population, c’est s’assurer de sa soumission. Nous en savons quelque chose, en ces temps de pandémie où, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on a pu interdire à des peuples entiers de respirer librement. Orwell lui-même n’y avait pas pensé.

Il existait, dans le vieux rituel romain, une formule d’evocatio par laquelle le général en chef invitait les divinités d’une ville ennemie à « injecter dans ce peuple et dans cette société la peur, l’effroi, l’oubli » : metum formidinem obliuionem (Macrobe, Saturnales III, 97-8). Cette prière exaucée, la ville était prise.

Mais le maître suprême des terreurs s’appelait Jupiter, et Virgile ne craint pas de le nommer. Il nous dit qu’auprès du trône de ce dieu, en plein Olympe (!), se tiennent en permanence deux Furies infernales prêtes à fondre sur les proies désignées par leur maître. « Sur le seuil du terrible roi, elles attendent ses ordres, elles transpercent de crainte les malheureux mortels quand le roi des dieux prépare l’horrible mort, les maladies… » (Aen. XII, 849-51, trad. J. Perret). Pour cette fois, c’est le preux Turnus qui fera les frais de l’ire divine, lui dont le crime est de défendre l’Italie contre l’envahisseur troyen. Paralysé par un effroi incontrôlable, le héros ne pourra rien contre le « pieux » Énée, qui l’égorgera dans un terrible accès de rage, ira terribilis.

C’est donc sur un double défi à l’empereur que Virgile choisit de laisser le lecteur de l’Énéide : d’une part, l’image glaçante de cet Énée à travers lequel Auguste se mirait ; d’autre part, la figure sinistre du maître de l’Olympe dont ce même Auguste se voulait le vicaire sur Terre. Sans doute le poète savait-il que le dénouement de son épopée signifierait le dénouement de sa propre vie. Et, de fait, « Jupiter » attendit à peine que l’Énéide fût terminée pour convoquer son auteur près de lui, à Athènes : une rencontre d’où le Mantouan ne devait pas sortir vivant. Officiellement, il avait succombé à un genre d’insolation, et gare à celui qui oserait jeter le doute sur cette rassurante version.

Aujourd’hui, plus de vingt siècles après les faits, rien n’a changé, le sujet reste tabou dans nos universités. Remettre en cause la doxa, fût-ce avec les meilleurs arguments du monde, ce serait s’exposer à l’accusation de complotisme et mettre en danger sa carrière. Alors, on se tait. La peur, toujours… Et nul domaine n’y échappe.

On ne s’étonnera jamais assez que les plus acharnés traqueurs de « fake news », comme ils disent (en clair, des mensonges), sont justement ceux qui, s’instaurant en gardiens de la pensée unique, s’opposent le plus farouchement à l’éclosion des vérités cachées. Au service de quel Jupiter ?

D’un seul trait de crayon, Virgile a immortalisé les terrifiantes exécutrices des hautes œuvres jupitériennes, « au corps enlacé de serpents tortueux et aux ailes pleines de vent ». Heureusement, ce n’est qu’un mythe.

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