Rien ne prédestinait John Le Carré, né David Cornwell, à devenir agent secret – ni écrivain célèbre. Abandonné par sa mère, élevé de loin par un père escroc, forgé dans la gangue de fer des public schools anglaises, John Le Carré est sauvé de la médiocrité par sa maîtrise des langues. Après avoir étudié le français et l’allemand, il travaille successivement pour le MI5 et le MI6. Entre les deux, il enseigne les langues étrangères à Eton.

Lorsqu’il écrit ses premiers livres, son pseudonyme s’impose à lui – et, comme il est encore en service, il ne peut, de toute façon, pas écrire sous son vrai nom. Il a immédiatement le génie de ne pas chercher à faire rêver. En effet, alors que le monde est tenu en haleine par les aventures improbables de James Bond, Le Carré réplique avec son personnage de George Smiley : fonctionnaire en retraite, aigri et timide, Smiley a de l’embonpoint, est trompé par sa femme et il est cruellement lucide sur son métier corrupteur comme sur les prétendues valeurs de l’Occident. C’est dans la confrontation à huis clos que se manifestent ses talents: tour à tour amical et impitoyable, machiavélique et naïf, Smiley est magistral et attachant jusque dans ses faiblesses. Le succès arrive immédiatement.

La trilogie de Smiley est sans doute la plus célèbre de l’œuvre de John Le Carré (La Taupe, Comme un collégien, Les Gens de Smiley), mais chacun de ses romans vaut le détour. Adaptée par la BBC dans les années 80 avec Alec Guinness dans le rôle de Smiley, La Taupe est sans doute la meilleure porte d’entrée dans l’univers du « Cirque », nom que les agents fictifs donnent au MI6 : Smiley décrit la guerre froide dans toute sa sourde tension, et le morne destin des agents dans toute son ingratitude. Le Carré excelle à dépeindre les jeux de couloir, les petites compromissions, les ambiances de fin de règne, tout cela au cœur de la grande Histoire et du choc de ses mobiles.

Après la chute du bloc soviétique, Le Carré s’était tourné vers les nouveaux enjeux -entreprises tentaculaires, groupes terroristes – avec le même succès. Pourtant, il restera lié, à jamais, à un paysage de clichés : échange d’espions sur les ponts brumeux, disparitions tragiques dans l’indifférence de l’État, agents broyés par leur si curieux métier, et ce briquet, offert par Ann Smiley, l’épouse infidèle, à George, maître espion si peu photogénique – briquet qui prendra une véritable importance dans la trilogie.

Voici, avec l’espion anglais, le dernier mort de la guerre froide, qui s’engage sur le pont, dans le brouillard.

16 décembre 2020

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