Bigre ! La reductio ad Vichyssum est constatée, explicite, incontestable et ne se cache pas derrière d’hypocrites périphrases. Le Premier ministre Jean Castex ne fait pas dans la dentelle, mais plutôt dans l’arsenic : « Cela renvoie aussi au sujet des réseaux sociaux. Il y a quelque chose de choquant, c’est l’anonymat. On peut vous traiter de tous les noms, de tous les vices, en se cachant derrière des pseudonymes. Dans ces conditions, les réseaux sociaux c’est le régime de Vichy : personne ne sait qui c’est ! Je suis pour la liberté d’expression, mais si on se cache, les conditions du débat sont faussées. C’est un sujet dont il va falloir que l’on s’empare », déclare-t-il dans un entretien accordé au Parisien.

Ils ne sont certes pas reluisants, les réseaux sociaux : le lynchage d’untel sur la base d’une révélation souvent anonyme, vraie ou fausse, fait partie du quotidien. Pensons à Henda Ayari qui a porté plainte contre Tariq Ramadan et subit un harcèlement inouï sur Twitter. Nombreux sont ceux qui ont subi des attaques du compte LGBT de ParisPasRose. D’ici à criminaliser la haine et à sous-traiter sa judiciarisation à des intérêts privés…

Il existe des crétins et des pervers de toutes sensibilités possibles qui imaginent que les écrans qui séparent les internautes n’ont pas de porosité : l’anonymat a des inconvénients. Ceux qui ont vécu sous l’uniforme savent qu’il cache trop facilement celui dont le comportement est répréhensible. Quand il sert à cacher des actions illégales ou immorales, il est manifestement un obstacle à la manifestation de la vérité et à la mise en responsabilité. Mais il est, aussi et paradoxalement, la condition sine qua non de certaines manifestations de la vérité et (parfois) de subséquentes mises en responsabilité.

Des exemples ? Le Canard enchaîné abreuve le pays depuis plus d’un siècle de révélations qui sont obtenues par des informateurs dont l’anonymat est préservé : il se dit que nombre de ministres font fuiter les discussions du Conseil des ministres dès que les participants ont rejoint leur véhicule. Zoé Shepard a écrit sous pseudonyme son désopilant pamphlet Absolument dé-bor-dée !, qui dénonce l’incompétence, l’incurie et la gabegie dans la fonction publique territoriale ; elle a payé très cher son identification, il y a des informations que l’on ne peut pas révéler sans griller sa carrière, explique Le Figaro. Pensons, en outre, aux WikiLeaks, MacronLeaks et autres MonsantoLeaks. Les réseaux sociaux doivent permettre de concilier anonymat des sources et révélation d’informations pertinentes, en concurrence avec les autres médias et en assumant, comme les autres médias, le risque de « faux positif », comme l’arrestation ratée de Xavier Dupont de Ligonnès et sa pitoyable couverture.

L’objectif n’est pas que des propos publics échappent à toute mise en responsabilité. La solution est simple pour identifier ceux qui déversent des ordures sur les réseaux sociaux : il suffit d’exiger que, pour chaque compte, soit remise la copie électronique d’une pièce d’identité et d’un justificatif récent de domicile, puis de vérifier que la pièce d’identité est authentique. Le simple fait de l’exiger modérera la violence des propos outranciers dans une autocensure salutaire.

Il semble évident que la motivation essentielle de Jean Castex est la préservation d’une espèce de monopole malsain des médias ayant pignon sur rue, subventionnés et surtout serviles envers le pouvoir en place. Pas tout à fait une oligarchie soumise à une Propagandastaffel, mais plus rien à voir avec une liberté de l’information digne d’une démocratie.

Après la loi « fake news » et celle contre la cyberhaine viendra celle contre l’anonymat. Ce quinquennat en fait décidément beaucoup trop pour museler l’information, mais toujours en brandissant des bons sentiments. Qui y croit ?

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