Je hais le militantisme.

À l’évidence, il me le rend bien au quotidien.

Je hais le militantisme.

De gauche, de droite, d’extrême droite et d’extrême gauche.

Chronique, compulsif, permanent ou intermittent comme celui de certains artistes.

Je hais le militantisme qui abhorre tous les pouvoirs sauf le sien. Qui rabote et nivelle.

Je déteste cette manière d’être et de penser, cette obsession de perdre toute identité pour la fondre dans un collectif. Ces voix unanimes, ces slogans criés, cette haine solidaire, cette réduction complaisante et masochiste de l’humain à ce qu’il a de moins noble : un pluriel anonyme brisant le risque du singulier.

Je hais le militantisme qui juge sans recours et condamne avant de savoir. Dont les procès sont encore plus expéditifs que ceux des pires dictatures. Qui n’a pas besoin d’écouter l’autre, la cause adverse, puisqu’ils n’ont pas droit de cité pour lui.

Le militantisme est seul au monde. Son regard est univoque. La société lui appartient. Il expulse à tour de bras. Il y a les militants et tous les autres sont à jeter.

Le militantisme ne pense pas, il éructe. Il pose sur la vie une vision hémiplégique et s’il acceptait la complexité des êtres et des choses, il serait malheureux puisqu’il ne pourrait plus être lui dans sa plénitude, dans son simplisme total et revendiqué.

Je hais le militantisme qui est la démarche des pauvres d’esprit et des sinistrés du langage.

Je hais ces masses dont la seule unité résulte de l’hostilité qu’elles éprouvent et de la caricature qu’elles font de leurs adversaires. Et, de l’autre côté, le même aveuglement acharné à fuir toute tentation de dialogue, de compromis et de négociation. Il n’y a que le rapport de force, la continuation de la guerre sous le masque de la démocratie. Au détriment de la force du rapport personnel et humain.

Je hais le militantisme qui, dans les structures partisanes, applaudit à tout rompre la parole la plus sommaire, la bêtise la plus manichéenne et a besoin de se fabriquer des idoles qui sauront aller directement du verbe à la démagogie sans passer par le courage intellectuel.

Je hais le militantisme qui se sent mal à l’aise quand on ne lui donne pas totalement raison et a du mal à concevoir des luttes qui soient pacifiques et qui ne se dégradent pas en fureur, en destruction et en violence.

Je hais le militantisme qui, dans tous les domaines de la vie culturelle, politique, sociale, économique et judiciaire, fabrique à gros traits une apparence d’équilibre et de pluralisme mais un authentique désastre : tout ce qui est humain, sincère, ambigu, hésitant, incertain, respectueux et à l’écoute lui est étranger.

Je hais le militantisme qui choisit toujours les caisses tonitruantes, les « il n’y a qu’à », les « il faut qu’on » plutôt que les prudences et les doutes de retenue et de qualité. Une République forte en gueule au détriment d’une République n’ayant pas besoin de hurler pour se faire entendre.

Si je hais le militantisme, qui est la manière la plus perverse et la plus sotte pour dégrader des causes justes, apposer sur elles la patte univoque d’une brutalité obtuse, j’aime l’engagement. Celui-ci est solitaire et n’exige pas les coagulations délétères opérées par des rassemblements animés seulement par le désir de pourfendre, de mépriser et d’exclure.

Il y a dans l’engagement une liberté, une allure, un risque qui n’attendent pas d’être dissipés dans une multitude. On s’avance, on s’expose, visages nus, pensées ouvertes, prêts à subir les foudres de l’audace qu’on a eue.

Je hais le militantisme qui façonne une France de plus en plus invivable.

Va-t-on définitivement nous priver du bonheur d’être un citoyen sans conviction puisque Nietzsche l’a dit : le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la conviction.

Le militantisme : des convictions massives, ossifiées, qu’on ne questionne plus.

Extrait de : Justice au Singulier

8 juin 2020

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