Jamil Rahmani, Canesi, votre roman Ultime preuve d’amour a reçu la mention spéciale du jury du prix Méditerranée 2021 parrainé par la mairie de Perpignan. Vous recevrez votre distinction des mains du maire en octobre. Ce prix a-t-il été une surprise pour vous ?

Oui, une belle et bonne surprise, voir ses efforts récompensés est toujours gratifiant. Le prix Méditerranée est une distinction prestigieuse, il a consacré de grands auteurs et l’intérêt qu’il nous porte nous honore. Cette reconnaissance est d’autant plus gratifiante que le prix récompense des écrivains dont l’œuvre tente de rapprocher les rives sud et nord de la Méditerranée ; ce qui, justement, est notre ADN.

 

Votre roman, très touchant, a ceci de particulier que sur un thème spécialement inflammable, tant de ce côté-ci de la Méditerranée que de l’autre, vous avez tenté de rompre avec le manichéisme et les idées toutes faites. Vos héros sont, mutatis mutandis, des Roméo et Juliette de la guerre d’Algérie. C’est important, selon vous, d’en finir avec une vision sans nuance de cette période ?

Comme vous l’avez si bien compris, nous ne souscrivons pas à une vision manichéenne de la tragédie algérienne et, quand nous parlons de tragédie, nous n’avons pas un discours sélectif, tous les protagonistes du drame ont souffert, qu’ils soient algériens ou pieds-noirs, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Nul n’a le monopole de la souffrance. Et c’est cela que nous aimerions faire comprendre à ceux qui n’ont pas connu cette période tragique. Dans un précédent roman, Alger sans Mozart, nous avions rendu hommage à tous les meurtris. Dans Ultime preuve d’amour, nous avons tenté de montrer à quel point la séparation brutale de la communauté pied-noir et algérienne a été douloureuse pour les uns et les autres. Cette séparation est symbolisée par deux adolescents, Inès, jeune Algérienne acquise aux thèses indépendantistes, et Pierre, activiste de l’OAS. Ils s’aiment depuis l’enfance mais leur amour sera broyé par l’Histoire. Cette même Histoire les réunira trente ans plus tard, ouvrant la porte à un avenir apaisé en dépit du passé.

Ultime preuve d’amour décrit la détresse de Pierre exilé en France, sa nouvelle vie dans un pays qu’il connaît mal et qui le rejette, l’amour indéfectible qu’il voue à sa terre de naissance et à Inès.

Le lecteur découvre en miroir le chagrin d’Inès séparée de celui qu’elle aime, sa lente reconstruction dans une Algérie à laquelle elle n’était pas préparée. La détresse de Rachid, son mari, atteint d’un mal incurable, sera transcendée par l’amour qu’il lui voue. Il lui témoignera une ultime preuve d’amour en œuvrant avec acharnement pour qu’elle retrouve Pierre à Paris.

Nous avons retracé trente années d’Histoire, du début des années soixante aux années quatre-vingt-dix, jusqu’à l’affreuse décennie noire qui a ensanglanté l’Algérie.

Dans nos deux romans dédiés à l’Algérie, nous tentons de sortir des sentiers battus, d’échapper aux discours convenus qui stigmatisent les uns ou les autres de façon caricaturale. Jamil aime à rappeler que la colonisation est un fait historique et que les Algériens comme les pieds-noirs sont les enfants de cette colonisation. Elle a entraîné un tel brassage des populations, au Maghreb, que des millions de personnes n’y seraient pas nées s’il elle n’était par survenue. Il n’est pas question de nier sa violence, ni de tirer un trait sur les terribles moments vécus par les uns et les autres, mais nous pensons qu’il faut s’extraire du passé, que chacun reconnaisse la souffrance de l’autre et que nous arrivions enfin à une réconciliation.

Nous devons accepter l’Histoire, les natifs d’Algérie sont les enfants d’un divorce et leurs deux parents, qu’ils le veuillent ou non, sont l’Algérie et la France. Puisqu’il y a eu séparation, il faut choisir entre l’une ou l’autre ,clament de nombreuses voix. Pour nous, il n’y a aucun choix à faire, seulement reconnaître l’évidence.

Il a manqué à la France et à l’Algérie un Nelson Mandela qui aurait évité les déchirements en permettant à tous de coexister en paix sur cette terre d’Afrique du Nord.

Oui, il faut en finir avec les discours qui entretiennent la haine, porter le regard vers l’avenir en reconnaissant les tourments des uns et des autres. Cesser de diaboliser et surtout replacer les faits dans leur contexte. En fait, et on le voit bien aujourd’hui, en dépit des travaux de nombre d’historiens, de leurs rapports si brillants soient-ils, les politiciens des deux rives sont englués dans des postures qui les entravent, les empêchant d’ouvrir des perspectives d’apaisement pour les générations futures. Nous pensons, avec humilité, que la littérature pourrait tenir ce rôle en instillant cette émotion, cette empathie que seule apporte l’écriture romanesque.

Comment votre ouvrage a-t-il été reçu par votre public (puisque ce n’est pas la première fois que vous écrivez à quatre mains sur l’Algérie) ?

Le roman a été publié presque simultanément en France et en Algérie, les critiques ont été excellentes de part et d’autre de la Méditerranée. Nous sommes heureux d’avoir ému sur un sujet aussi difficile, nous avons reçu des courriers venus d’Algérie et de France, de personnes marquées dans leur chair par une guerre qu’à l’époque on qualifiait d’événements. Les deux plus grands journaux francophones algériens, El Watan et Liberté, ont critiqué positivement notre roman. Pierre Assouline, Tahar Ben Jelloun l’ont apprécié et l’ont écrit. Ultime preuve d’amour a fait l’objet d’une très belle recension dans la revue L’Algérianiste publiée par le Cercle algérianiste, association culturelle des Français d’Afrique du Nord.

De étudiants algériens nous contactent pour écrire des thèses ou des mémoires sur nos romans et cela est de bon augure. Les nouvelles générations sont donc capables d’entendre autre chose que le discours officiel.

Le difficile pari que nous avions fait de réunir les habitants des deux rives de la Méditerranée sur un thème aussi délicat semble être en passe de réussir.

31 mai 2021

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